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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Jo exultait. Elle marchait dans la rue et poursuivait son dialogue avec monsieur Faugeron. Elle avançait en dansant puis se figea soudain en statue de sel et porta la main à son cœur. L’enveloppe ! Et si elle l’avait perdue ? Elle s’arrêta, entrouvrit son sac et contempla l’enveloppe blanche qui reposait, gonflée, joufflue, prospère, entre le trousseau de clés, le poudrier, les Hollywood chewing-gums, et les gants en peau de pécari qu’elle ne mettait jamais. Huit mille douze euros ! Tiens, se dit-elle, je vais prendre un taxi. Je vais me rendre à la banque en taxi. J’aurais trop peur de me faire braquer dans le métro…

Braquer dans le métro !

Son cœur battait mille coups, sa gorge criait mille soifs, des gouttelettes de sueur perlaient à son front. Ses doigts repartaient à la recherche de l’enveloppe, la repéraient, la palpaient encore ; elle poussait un soupir, calmait les battements de son cœur, caressait l’enveloppe.

Elle arrêta un taxi, lui donna l’adresse de sa banque à Courbevoie. Mettre les huit mille douze euros à l’abri et après, après… gâter les filles ! Noël, Noël ! Djingle bells ! Djingle bells ! Djingle all the way… Merci, mon Dieu, merci, mon Dieu ! Qui que vous soyez, où que vous soyez, vous qui veillez sur moi, vous qui m’avez donné le courage et la force de travailler, merci, merci.

À la banque, elle remplit le formulaire de dépôt et, quand elle écrivit en beaux chiffres arrondis, huit mille douze euros, elle ne put s’empêcher de sourire de fierté. Arrivée devant le caissier, elle demanda si monsieur Faugeron était là. Non, lui répondit-on, il est en visite de clientèle, mais il sera là vers dix-sept heures trente. Dites-lui de m’appeler, je suis madame Cortès, demanda Joséphine en faisant claquer le fermoir de son sac.

Et clac ! Madame Joséphine Cortès convoquait monsieur Faugeron.

Et clac ! Madame Joséphine Cortès n’avait plus peur de monsieur Faugeron.

Et clac ! Madame Joséphine Cortès n’avait plus peur de rien.

Et clac ! Madame Joséphine Cortès, c’était quelqu’un.

L’éditeur à qui elle avait remis sa traduction avait eu l’air enchanté. Il avait ouvert le manuscrit, s’était frotté les mains et avait dit « voyons… voyons ». Il avait humecté son index, tourné une page puis deux, il avait lu, et avait hoché la tête de satisfaction. « Vous écrivez très bien, c’est fluide, c’est élégant, c’est simple comme une robe de Yves Saint Laurent ! – C’est Audrey, elle m’a inspirée », avait rougi Joséphine qui ne savait comment répondre à tant de compliments.

— Ne soyez pas modeste, madame Cortès. Vous avez un vrai talent… Accepteriez-vous d’autres travaux similaires ?

— Oui… bien sûr !

— Eh bien, il n’est pas impossible que je vous contacte bientôt… Vous pouvez passer à la comptabilité, à l’étage au-dessus, on vous remettra votre chèque.

Il lui avait tendu une main qu’elle avait serrée comme une naufragée agrippe un canot de sauvetage en pleine tempête.

— Au revoir, madame Cortès…

— Au revoir, monsieur…

Elle avait oublié son nom. Elle s’était dirigée vers l’ascenseur. Vers la comptabilité. Et c’est alors que…

Elle n’en revenait pas.

Et maintenant, se dit-elle en sortant de la banque, direction le centre commercial de la Défense, et une averse de cadeaux pour les filles. Mes petites chéries ne manqueront de rien pour Noël et mieux : elles seront à égalité avec leur cousin Alexandre !

Huit mille douze euros ! Huit mille douze euros…

Devant les vitrines des boutiques, elle écarquilla les yeux, en serrant son porte-monnaie où reposait sa carte de crédit. Gâter Zoé, gâter Hortense, les éblouir de cadeaux, graver un sourire définitif sur leurs visages de gamines sans papa à Noël. D’un coup de carte magique, moi, Joséphine, je serai tout à la fois : papa, maman, le Père Noël. Je leur rendrai confiance dans la vie. Je ne veux pas qu’elles aient les mêmes angoisses que moi. Je veux qu’elles s’endorment le soir, en pensant maman est là, maman est forte, maman veille sur nous, il ne peut rien nous arriver… Mon Dieu, merci de me donner cette force-là ! Joséphine parlait de plus en plus souvent à Dieu. Je vous aime, mon Dieu, veillez sur moi, ne m’oubliez pas, moi qui vous oublie si souvent. Et parfois il lui semblait qu’il posait la main sur sa tête et la caressait.

En arpentant les galeries marchandes, habillées de guirlandes, d’arbres de Noël, sillonnées par de gros bonshommes en houppelande rouge et barbe blanche, elle remerciait Dieu, les étoiles, le Ciel et hésitait à pousser la porte d’un magasin. Il faut que j’épargne pour les impôts !

Joséphine n’était pas femme à perdre la tête.

Et pourtant… En une heure, elle avait dépensé le tiers de son chèque ; elle en avait le vertige. Comme c’est tentant de tout prendre : les options, le service après-vente, un accessoire en promotion. Les vendeurs bourdonnent autour de vous et vous bercent de douces mélopées, telles les sirènes qui enchantèrent Ulysse. Elle n’était pas habituée, elle n’osait pas dire non, elle rougissait, osait une question vite balayée par le vendeur qui avait repéré la proie facile et la ficelait au mât de la tentation.

Pour quelques euros de plus, on lui installerait les programmes nécessaires sur l’ordinateur, pour quelques euros de plus on lui dézonerait le DVD, pour quelques euros de plus on lui livrerait la marchandise à la maison, pour quelques euros de plus on étendrait la garantie à cinq ans, pour quelques euros de plus… Joséphine, grisée, disait oui bien sûr, oui volontiers, oui vous avez raison, oui vous pouvez livrer dans la journée, je suis toujours là, vous comprenez, je travaille à la maison. Aux heures d’école de préférence pour que mes filles ne soient pas présentes, que ce soit une surprise pour Noël. Pas de problème, madame, aux heures d’école si vous y tenez…

Elle était repartie, un peu étourdie, un peu inquiète, puis avait aperçu, dans la foule, une petite fille qui ressemblait à Zoé et qui contemplait, les yeux brillants, une vitrine de jouets. Son cœur s’était emballé. C’est cette mine-là qu’auront mes filles quand elles ouvriront leurs cadeaux, cette mine-là qui fera de moi la plus heureuse des femmes…

Elle était rentrée à pied, affrontant le vent qui sifflait dans les grandes avenues de la Défense. On était en hiver, la nuit tombait vite. À quatre heures et demie, il faisait sombre et les lampadaires blafards s’allumaient un à un le long de son chemin. Elle releva le col de son manteau, tiens ! j’aurais pu m’acheter un manteau plus chaud, et baissa la tête pour se protéger du vent glacial. Il a parlé d’une autre traduction, alors je m’achèterai un manteau. Celui-là, Antoine me l’a offert il y a dix ans déjà ! On venait de s’installer à Courbevoie…

Il ne rentrera pas pour Noël. Le premier Noël sans lui…

L’autre jour, à la bibliothèque, elle avait consulté un livre sur le Kenya. Elle avait regardé où se trouvaient Mombasa et Malindi, les plages blanches, les vieilles maisons de Malindi, les petites boutiques artisanales, et les gens si amicaux, disait le guide. Et Mylène ? Elle est amicale, Mylène ? avait-elle grogné en refermant le livre d’un coup sec.

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