Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Il y avait d’autres parcs à crocodiles à l’intérieur des terres. Les propriétaires n’étaient pas confrontés à ces problèmes. Leurs réserves étaient restées à l’état sauvage et les crocodiles se nourrissaient eux-mêmes, broyant le gibier qui s’aventurait trop près de l’eau. Ils se rencontraient entre éleveurs, quand il allait à Mombasa, la ville la plus proche de Croco Park. Dans un café, le Crocodile Café. Ils échangeaient les dernières nouvelles, le cours de la viande, la dernière cote des peaux. Antoine écoutait les conversations de ces vieux éleveurs, tannés par l’Afrique, l’expérience et le soleil. « Ce sont des animaux très intelligents, tu sais, Tonio, d’une intelligence terrifiante malgré leur petit cerveau. Comme un sous-marin sophistiqué. Faut pas les sous-estimer. Ils nous survivront, c’est sûr ! Ils communiquent entre eux : un discret mais large répertoire de mimiques et de sons. Quand ils redressent la tête dans l’eau, c’est qu’ils laissent le rôle du plus fort à un autre. Quand ils arquent la queue, ça veut dire je suis de mauvais poil, déguerpis. Ils s’envoient sans cesse des signaux pour montrer qui est le chef. Très important chez eux : qui est le plus fort. C’est comme les hommes, non ? Tu te débrouilles comment avec ton propriétaire ? Il respecte ses engagements ? Il te paie rubis sur l’ongle ou il te fait lanterner en te racontant des bobards. Ils essaient toujours de nous baiser. Tape sur la table, Tonio, tape sur la table ! Ne te laisse ni intimider ni endormir par des promesses. Apprends à te faire respecter ! » Ils regardaient Antoine en riant. Antoine apercevait alors leurs mâchoires s’ouvrir et se fermer. Une sueur froide coulait sur sa nuque.
Il prenait une grosse voix pour commander une tournée générale et portait une bière glacée à ses lèvres gercées par le soleil. « À la vôtre, les gars ! Et aux crocodiles ! » Tout le monde levait le coude et roulait des cigarettes. « Y a de la bonne came ici, Tonio, tu devrais t’y mettre, ça adoucit les poisseuses soirées quand t’as pas fait ton chiffre et que tu balises ! » Antoine refusait. Il n’osait pas leur demander ce qu’ils savaient de mister Wei, comment était le précédent responsable de la plantation, pourquoi il était parti.
— En tous les cas, tu ne mourras pas de faim, disaient en riant les éleveurs. Tu pourras toujours bouffer des œufs de crocodile sur le plat, des œufs de crocodile en omelette, des œufs de crocodile mimosa ! Qu’est-ce qu’elles pondent, ces sales bêtes !
Ils le fixaient de leurs yeux jaunes en fentes de… crocodiles.
Le plus difficile, c’était de cacher son angoisse à Mylène, le soir, quand il rentrait de ces expéditions à Mombasa. Elle lui posait des questions sur ce qu’il avait vu, ce qu’il avait appris. Il sentait bien qu’elle cherchait à être rassurée. Elle lui avait donné toutes ses économies pour payer le voyage et leur installation. Ils étaient allés ensemble acheter ce qu’elle avait appelé « les premières commodités ». Il n’y avait rien dans la maison, le précédent propriétaire avait tout emporté, allant jusqu’à décrocher les rideaux des chambres et du salon. Gazinière, frigidaire, table et chaises, chaîne hi-fi, lit et tapis, casseroles et assiettes, ils avaient dû tout acheter. « Je suis si heureuse de participer à cette aventure », soupirait-elle en lui tendant sa carte de crédit. Elle ne reculait devant aucune dépense pour leur « petit nid d’amour » ; grâce à elle, la maison avait pris jolie tournure. Elle s’était acheté une machine à coudre, une vieille Singer trouvée sur le marché, et elle piquait des rideaux, des dessus-de-lit, des nappes et des serviettes toute la journée. Les employées chinoises avaient pris l’habitude de lui apporter du travail et Mylène le faisait de bonne grâce. Quand il arrivait par surprise et voulait l’embrasser, elle avait la bouche pleine d’épingles ! Le week-end, ils allaient sur les plages blanches de Malindi ; ils pratiquaient la plongée sous-marine.
Trois mois avaient passé, Mylène ne soupirait plus de bonheur. Chaque jour, elle attendait, inquiète, l’arrivée du courrier. Antoine lisait dans ses yeux sa propre angoisse.
Le 15 décembre, il n’y avait rien au courrier.
Ce fut une journée morne, une journée silencieuse. Pong les servit sans rien dire. Antoine ne toucha pas à son petit-déjeuner. Il ne supportait plus de manger des œufs. Dans dix jours c’est Noël, et je n’ai rien pu envoyer à Joséphine et aux filles. Dans dix jours c’est Noël, et je vais me retrouver, avec Mylène, à siroter une coupe de champagne aussi glacée que l’espoir dans nos veines.
Ce soir, j’appellerai mister Wei et je hausserai le ton…
Ce soir, ce soir, ce soir…
Le soir, la réalité était moins crue, les yeux jaunes des crocodiles dans les bassins scintillaient de mille promesses. Le soir, avec le décalage horaire, il était sûr de trouver mister Wei chez lui.
Le soir, le vent se levait et l’étouffante chaleur retombait sur l’herbe sèche et sur les marais. Une vapeur légère s’élevait. On respirait mieux. Tout devenait flou et rassurant.
Le soir, il se disait que les débuts étaient toujours difficiles, que travailler avec des Chinois c’était comme prendre des claques dans la gueule mais que le cuir finirait par se tanner. On ne devenait pas riche sans prendre de risques, mister Wei n’avait pas investi tout cet argent sur soixante-dix mille têtes de crocodiles sans en espérer un rondelet bénéfice. Tu te décourages trop vite, Tonio ! Allez, reprends-toi ! Tu es en Afrique, plus en France. Ici, il faut se battre. Le courrier, les transactions prennent davantage de temps. Ton chèque est entre les mains d’un douanier qui le tourne et le retourne, en vérifie l’origine avant de te l’envoyer. Il arrivera demain, après-demain au plus tard… Patiente un jour ou deux. La prime ajoutée est si énorme que les vérifications sont plus longues ! Ma prime de Noël…
Il sourit à Mylène, qui, soulagée de le voir se détendre, lui rendit son sourire.
Huit mille douze euros ! Un chèque de huit mille douze euros. Quatre fois mon salaire mensuel au CNRS. Huit mille douze euros ! J’ai gagné huit mille douze euros en traduisant la vie de la délicieuse Audrey Hepburn. Huit mille douze euros ! C’est écrit sur le chèque. Je n’ai rien dit quand le comptable me l’a tendu, je n’ai pas cherché à en connaître le montant, je l’ai empoché comme si de rien n’était. Je transpirais de peur. Ce n’est qu’après, dans l’ascenseur, que j’ai entrouvert l’enveloppe, tout doucement, en décollant un bord, en l’agrandissant, j’avais le temps, je redescendais du quatorzième étage, j’ai détaché le chèque de la lettre à laquelle il était agrafé et j’ai regardé… Et là, j’ai vu ! J’ai ouvert les yeux et j’ai aperçu le montant : huit mille douze euros ! Il a fallu que je m’appuie contre la paroi de l’ascenseur. Tout tournait. Une tempête de billets m’étourdissait. Soulevait ma jupe, s’engouffrait dans mes yeux, mes narines, ma bouche. Huit mille douze papillons voletaient autour de moi ! Quand l’ascenseur s’est arrêté, je suis allée m’asseoir dans le grand hall vitré. Je contemplais mon sac. Il y avait là-dedans huit mille douze euros… Impossible ! J’avais mal lu ! Je m’étais trompée ! J’ai ouvert le sac, repéré l’enveloppe, l’ai tâtée, tâtée, elle bruissait d’un doux bruit de soie et me rassurait, je l’ai approchée de mes yeux sans que personne ne se doute de ce que j’étais en train de faire et ai détaillé une nouvelle fois le montant : huit mille douze euros à l’ordre de madame Joséphine Cortès.
Joséphine Cortès, c’est moi. C’est bien moi. Joséphine Cortès a gagné huit mille douze euros.
J’ai coincé le sac sous mon bras et j’ai décidé d’aller déposer le chèque à ma banque. Tout de suite. Bonjour, monsieur Faugeron, devinez quel bon vent m’amène ? Huit mille douze euros ! Alors, monsieur Faugeron, fini les coups de fil en point d’interrogation, comment comptez-vous vous en sortir, madame Cortès ? Comme ça, monsieur Faugeron ! En travaillant avec la délicieuse, l’exquise, la ravissante, la magnifique, la troublante Audrey Hepburn ! Et demain, à ce tarif-là, je veux bien faire un petit tour dans la vie de Liz Taylor, Katharine Hepburn, Gene Tierney et pourquoi pas Gary Cooper ou Cary Grant ? Ce sont mes copains. Ils me murmurent des confidences à l’oreille. Voulez-vous que je vous imite l’accent plouc de Gary Cooper ? Non… Bon… Et ce chèque, monsieur Faugeron, il tombe pile quand il faut ! Juste avant Noël.