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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Rien. Je n’y ai jamais mis les pieds.

— Tu m’as pas dit que tu avais rencontré ma sœur cet été ?

— Si… au bureau. Elle a travaillé pour nous… T’es pas au courant ?

Iris fit semblant de se rappeler et se frappa le front.

— Mais oui, bien sûr. Je suis bête…

— Philippe l’a engagée comme traductrice. Elle se débrouille très bien. Elle a travaillé pour nous tout l’été. Et à la rentrée, je l’ai branchée sur un éditeur qui lui a donné une bio à traduire, la vie d’Audrey Hepburn. Il chante ses louanges partout. Un style élégant. Du travail impeccable. Rendu à l’heure, sans une faute d’orthographe, et tout et tout ! En plus, elle est pas chère. Elle ne demande pas à l’avance combien on la paiera. T’as déjà vu ça, toi ? Elle discute pas, elle prend son chèque et tout juste si elle vous baise pas les pieds en partant. Une petite fourmi humble et silencieuse. Vous avez été élevées ensemble ou elle a grandi dans un couvent ? Je la verrais bien chez les carmélites.

Caroline Vibert éclata de rire. Iris eut une soudaine envie de la moucher.

— C’est vrai que le travail bien fait, la bonté, la modestie, aujourd’hui, ça se fait rare… Elle est comme ça, ma petite sœur.

— Oh, je ne voulais pas en dire du mal !

— Non mais tu en parles comme si c’était une demeurée…

— Je voulais pas te fâcher, je croyais juste être drôle.

Iris se ravisa. Il ne fallait pas qu’elle se fasse une ennemie de Caroline Vibert. Elle venait d’être élevée au rang d’associée. Philippe en parlait avec beaucoup de considération. Quand il avait des doutes sur une affaire, c’est Caroline qu’il allait chercher. Elle me stimule les neurones, disait-il avec un sourire las, elle a une manière de m’écouter, on dirait qu’elle prend des notes, elle hoche la tête, classe les informations en posant deux questions et tout devient clair. Et puis, elle me connaît si bien… Peut-être Caroline Vibert savait-elle quelque chose au sujet de Philippe ? Iris se radoucit et décida d’avancer prudemment ses pions.

— Non, c’est pas grave… T’en fais pas ! Je l’aime beaucoup, ma sœur, mais je dois reconnaître que, parfois, elle me paraît complètement désuète. Elle travaille au CNRS, tu sais, et ce n’est pas du tout le même monde.

— Vous vous voyez souvent ?

— Lors des réunions de famille. On va passer Noël ensemble au chalet, cette année, par exemple.

— Ça fera du bien à ton mari. Je le trouve tendu, en ce moment. Il y a des heures où il est complètement absent. L’autre jour, je suis entrée dans son bureau après avoir frappé plusieurs fois, il n’avait pas entendu, il regardait les arbres par la fenêtre et…

— Il a trop de travail.

— Une bonne semaine à Megève et il sera en pleine forme. Interdis-lui de travailler. Confisque l’ordinateur et le portable.

— Impossible, soupira Iris, il dort avec. Et même dessus !

— C’est juste de la fatigue, parce que, sur les dossiers, il est toujours aussi vif. C’est un animal à sang froid. Très dur de savoir ce qu’il pense vraiment mais, en même temps, il est fidèle et droit. Et ça, on ne peut pas le dire de tout le monde dans ce bureau.

— Y a de nouveaux rapaces qui sont arrivés ? demanda Iris en attrapant la rondelle d’orange et en la déchiquetant.

— Un petit nouveau qui a les dents qui rayent le plancher… Me Bleuet ! Il porte mal son nom, je t’assure. Toujours collé à Philippe pour se faire bien voir, tout miel, tout doux, mais tu sens que, derrière, il affûte le couteau. Il ne veut traiter que les dossiers importants…

Iris la coupa :

— Et Philippe, il l’aime bien ?

— Il le trouve efficace, cultivé, expert… il aime sa conversation, bref, il le regarde avec les yeux de l’amour : normal, c’est le début, mais je peux te dire que moi, le barracuda, je l’ai repéré et je l’attends avec mon harpon.

Iris sourit et, d’une voix douce, ajouta :

— Marié ?

— Non. Une petite copine qui vient le chercher parfois le soir… À moins que ce ne soit sa sœur. On peut pas dire. Même elle, il la traite de haut ! De toute façon, Philippe ce qu’il veut c’est que ça bosse. Il exige des résultats. Quoique… il s’est humanisé depuis quelque temps. Il est moins dur… L’autre soir, je l’ai surpris en pleine réunion, en train de rêver. On était une dizaine dans le bureau, tous dans les starting-blocks, ça tchatchait ferme, on attendait qu’il tranche et… il était parti ailleurs. Il avait un dossier grand ouvert devant lui, dix personnes suspendues à ses lèvres et il dérivait, l’air grave, douloureux. Il avait quelque chose de blessé dans le regard… C’est la première fois en vingt ans de collaboration que je le surprends comme ça. Ça m’a fait tout drôle, moi qui suis habituée au guerrier implacable.

— Je ne l’ai jamais trouvé implacable, moi.

— Normal… C’est ton mari et il est fou de toi. Il t’adore ! Quand il parle de toi, il a les yeux qui scintillent comme la tour Eiffel. Tu l’épates, je crois !

— Oh, tu exagères !

Est-elle sincère ou essaie-t-elle de noyer le barracuda ? se demanda Iris en scrutant le visage de Caroline, qui sirotait son jus d’orange. Elle ne perçut aucune duplicité chez l’avocate qui se détendait, après l’épreuve épuisante du deux cents mètres-soldes.

— Il m’a dit que tu allais te mettre à écrire…

— Il t’a dit ça ?

— Alors c’est vrai, t’as commencé ?

— Pas vraiment… j’ai une idée, je joue avec.

— En tous les cas, il t’encouragera, c’est évident. Ce n’est pas le genre de mari à être jaloux du succès de sa moitié. Pas comme Me Isambert, sa femme a commis un livre, eh bien, il ne décolère pas, tout juste s’il ne lui a pas fait un procès pour lui interdire de publier sous son nom…

Iris ne répondit pas. Ce qu’elle redoutait était en train d’arriver : tout le monde parlait de son livre, tout le monde pensait à son livre. Sauf elle. Elle n’en avait pas la moindre idée. Et pire : elle s’en sentait incapable ! Elle s’imaginait bien en train d’en parler, de faire comme si, de vaticiner autour de l’écriture, la solitude de l’écrivain, les mots qui vous échappent, le trac avant de commencer, le trou blanc, le trou noir, les personnages qui s’invitent dans le récit, qui vous tirent par la manche… Mais se mettre à la tâche, toute seule, dans son bureau ! Impossible. Elle avait menti, un soir, pour crâner, pour se faire remarquer et son mensonge était en train de se refermer sur elle.

— J’aimerais trouver un mari comme le tien, moi, soupira Caroline qui poursuivait ses pensées sans remarquer le trouble d’Iris. J’aurais dû lui mettre la main dessus avant que tu l’épouses.

— Toujours célibataire ? demanda Iris, se forçant à s’intéresser au sort de Caroline Vibert.

— Plus que jamais ! Ma vie est une fête perpétuelle. Je pars de chez moi à huit heures le matin, je rentre à dix heures le soir, j’avale un potage en sachet et hop ! au lit avec la télé ou un roman qui me prend pas la tête… J’évite les romans policiers pour ne pas avoir à attendre deux heures du matin pour connaître le nom de l’assassin. C’est dire ce que ma vie est passionnante ! Pas de mari, pas d’enfant, pas d’amant, pas d’animal domestique, une vieille mère qui ne me reconnaît pas quand je l’appelle ! La dernière fois, elle m’a raccroché au nez en prétendant qu’elle n’avait jamais eu d’enfant. J’en ai ri aux larmes…

Elle éclata d’un rire qui n’en était pas un. Un rire pour maquiller sa solitude, la vacuité de sa vie. Nous avons le même âge, songea Iris, mais j’ai un mari et un enfant. Un mari qui reste un mystère et un enfant qui est en train d’en devenir un ! Que faut-il mettre dans sa vie pour qu’elle devienne intéressante ? Dieu ? Un poisson rouge ? Une passion ? Le Moyen Âge, comme Jo… Pourquoi ne m’a-t-elle pas parlé de ces traductions ? Pourquoi Philippe ne m’a-t-il rien dit ? Ma vie est en train de se dissoudre, rongée par un acide invisible, et j’assiste, impuissante, à cette lente dissolution. La seule énergie qui me reste, je la mets dans les tranchées des soldes, au premier étage de la maison Givenchy. Je suis une poule de luxe avec une cervelle de poule d’usine car des comme moi y en a à la pelle dans le monde des privilégiées.

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