Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Je me suis retrouvée comme à deux ans et demi… Quand tu lèves la tête, confiante, vers l’adulte qui devrait te protéger et que tu te prends une beigne, un aller-retour dont tu ne reviendras plus… On ne s’en remet jamais de ces blessures-là, jamais. On fait la fière, on avance le menton mais on a le cœur qui bat le tambour…
Sa voix était devenue un filet, un chuchotis de confidences douces qui remplissait Marcel Grobz d’une ouate vaporeuse. Choupette, ma Choupette, que c’est bon de t’entendre à nouveau, ma petite fille, ma beauté, mon amazone dorée… parle-moi, parle-moi encore, quand tu gazouilles, que tu tortilles les mots comme le crochet avec la laine, je ressuscite, la vie est aride sans toi, elle ne ruisselle pas, elle ne vaut plus qu’on se lève le matin pour mettre le nez à la fenêtre.
Henriette Grobz était montée dans le bureau de Marcel et, ne trouvant ni Josiane ni son mari, elle était partie à la recherche de René. Elle le vit dans l’entrepôt, en grande discussion avec un ouvrier qui se grattait la tête : il n’y avait plus de place en hauteur pour ranger les palettes. Henriette attendit, un peu à l’écart, qu’on lui prête attention. Sa figure était peinte comme une fresque restaurée et son chapeau planté sur le crâne trônait tel un trophée arraché à l’ennemi. René se retourna et l’aperçut. Un rapide regard vers son bureau le rassura : les deux amants contrariés s’étaient planqués ! Il prit congé de l’ouvrier et demanda à Henriette ce qu’il pouvait faire pour elle.
— Je cherche Marcel.
— Il doit être dans son bureau…
— Il n’y est pas.
Elle répondait d’une voix grave et cassante. René prit l’air étonné et fit mine de réfléchir, tout en la soupesant du regard. La poudre rose sur son visage dessinait des plaques sèches et irritées qui soulignaient les fines rides de la bouche et les bajoues qui s’affaissaient. Sa face vieillotte, d’où sortait un nez d’oiseau de proie, s’articulait autour d’une bouche si mince que le rouge débordait des lèvres pincées. Henriette Grobz tentait d’afficher le sourire contraint de celle qui poireaute et escompte un bon pourboire en échange, puis qui, déçue, voudrait bien cracher sur l’imposteur qui lui a fait espérer une seconde qu’elle aurait son obole. Elle avait fait un effort envers René, pensant qu’il la renseignerait, mais, devant son inefficacité, elle reprit son allure d’adjudant-chef et tourna les talons. Dieu, songea René, quelle femme ! Raide comme un coup de trique ! On peut imaginer en la voyant qu’elle trouve son plaisir ni dans la nourriture ni dans la boisson, ni dans le moindre abandon. Faudrait faire sauter tout ça à la dynamite ! Tout est contrôlé chez elle, tout respire la contrainte, l’intérêt ; le calcul s’allie à la raideur de ses tenues et de ses gestes. Un amidon parfait moulé dans un corset de calculs financiers.
— Je vais l’attendre dans son bureau, siffla-t-elle en s’éloignant.
— C’est ça, répondit René, si je le vois, je lui dirai que vous êtes là.
Pendant ce temps, dans le bureau de René, accroupis dans l’obscurité et chuchotants, Marcel et Josiane poursuivaient leurs retrouvailles.
— Tu m’as trompé avec Chaval ?
— Non, je t’ai pas trompé… Je me suis laissée aller un soir de cafard. C’est tombé sur lui parce qu’il était là… Mais ç’aurait pu être n’importe qui.
— Tu m’aimes un peu tout de même ?
Il s’était rapproché et sa cuisse reposait contre celle de Josiane. Son souffle court était chaud et il respirait par à-coups à force d’être plié en deux.
— Je t’aime tout court, mon gros loup…
Elle soupira et laissa tomber sa tête sur l’épaule de Marcel.
— Oh, tu m’as manqué, tu sais !
— Toi aussi ! T’as pas idée.
Ils étaient là, tous les deux, étonnés, serrés l’un contre l’autre, comme deux écoliers qui ont fait le mur et se cachent pour fumer. Ils chuchotaient dans l’obscurité et la chaleur qui puait la laine mouillée.
Ils restèrent un long moment sans bouger, sans parler. Leurs doigts s’étreignaient, s’épluchaient, se reconnaissaient et c’est toute une tendresse, toute une chaleur que Josiane retrouvait comme un paysage d’enfant. Leurs yeux s’étaient habitués à l’obscurité, ils discernaient dans le noir le contour des objets. Je m’en fiche qu’il soit vieux, qu’il soit gros, qu’il soit moche, c’est mon homme, c’est ma pâte à aimer, ma pâte à rire, ma pâte à pétrir, ma pâte à souffrir, je sais tout de lui, je peux le raconter en fermant les yeux, je peux dire ses mots avant même qu’il les prononce, je peux lire dans sa tête, dans ses petits yeux malins, dans sa grosse bedaine… je le raconterais les yeux fermés, cet homme-là.
Ils restèrent un long moment sans parler. Ils s’étaient tout dit et surtout, surtout ils s’étaient retrouvés. Et puis soudain, Marcel se redressa d’un coup. Josiane lui murmura « fais gaffe ! Elle est peut-être derrière la porte ! ».
— Je m’en fiche ! Lève-toi, Choupette, lève-toi… On est cons de se cacher comme ça. On n’a rien fait de mal, hein, Choupette ?
— Allez, viens ! Rassieds-toi là.
— Non, debout ! J’ai un truc à te demander. Un truc trop sérieux pour que tu restes accroupie.
Josiane se leva, épousseta sa jupe et, en riant, demanda :
— Tu vas me demander ma main ?
— Mieux que ça, Choupette, mieux que ça !
— Je vois pas… Tu sais, à trente-huit berges, il reste plus que ça que j’ai pas fait, me marier ! Personne m’a jamais demandée en mariage. Tu le crois, ça ? Et pourtant, j’en ai rêvé… Je m’endormais en me disant un jour on me demandera et je dirai oui. Pour la bague au doigt et pour ne plus jamais être seule. Pour manger à deux sur une toile cirée en se racontant sa journée, pour se mettre des gouttes dans le nez, pour tirer au sort celui qui aura le quignon de la demi-baguette…
— Tu m’écoutes pas, Choupette… j’ai dit « mieux que ça ».
— Alors là… je donne ma langue au chat.
— Regarde-moi, Choupette. Regarde-moi, là, dans les yeux…
Josiane le regarda. Il avait le sérieux d’un pape bénissant la foule le jour de Pâques.
— Je te regarde… dans les yeux.
— C’est important ce que je vais te dire… Très important !
— Je t’écoute…
— Tu m’aimes, Choupette ?
— Je t’aime, Marcel.
— Si tu m’aimes, si tu m’aimes vraiment, prouve-le-moi : fais-moi un enfant, un petit à moi, à qui je donnerai mon nom. Un petit Grobz…
— Tu peux répéter, Marcel ?
Marcel répéta, répéta et répéta encore. Elle le suivait des yeux comme si les mots défilaient sur un écran. Et qu’elle avait du mal à lire. Il ajouta qu’il attendait ce petit depuis des siècles et des siècles, qu’il savait déjà tout de lui, la forme de ses oreilles, la couleur de ses cheveux, la taille de ses mains, les plis sous le pied, le marbré des fesses, la mignardise des ongles et le petit nez qui se fronce quand il prend sa tétée.
Josiane écoutait les mots mais ne les comprenait pas.
— Je peux me laisser tomber par terre, Marcel ? J’ai les genoux qui dansent la javanaise…
Elle se laissa tomber droit sur le derrière et il vint s’accroupir contre elle, en grimaçant parce qu’il avait mal aux genoux.
— Tu dis quoi, Choupette ? Tu dis quoi ?
— Un petit ? Un petit de nous deux ?
— C’est ça.
— Ce petit… tu le reconnaîtras ? Tu lui donneras des droits ? Ce ne sera pas un petit bâtard honteux ?
— Je l’assiérai à la table de la famille. Il portera mon nom… Marcel Junior Grobz.
— Promis juré ?
— Promis juré sur mes couilles !
Et il tendit la main sur ses testicules.
— Tu vois… tu te moques de moi.
— Non, au contraire ! Comme autrefois. Pour s’engager vraiment, on jurait sur ses couilles. Testicules, testament… c’est Jo qui m’a appris ça.