Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
René était jeune marié. Ginette, sa femme, une petite blonde, qui riait tout le temps, fut embauchée à l’atelier. Elle travaillait sous les ordres de son mari. Elle conduisait les vans, tapait à la machine, comptait et recomptait les conteneurs, en vérifiait le contenu. Elle aurait aimé être chanteuse, mais la vie en avait décidé autrement. Quand elle avait rencontré René, elle était choriste dans les spectacles de Patricia Carli et avait dû choisir : René ou le micro. Elle avait choisi René, mais continuait à hurler, quand l’envie lui prenait, « arrête, arrête ! Ne me touche pas ! Je t’en supplie, aie pitié de moi ! Je ne peux plus, plus suporrrrter avec une autre te parrrtager… D’ailleurs, demain tu te marrries, elle a de l’archent, elle est cholie ! Elle a tou-ou-tes les qualités, mon seul défaut, c’est de t’aimer ! ! ! » sous les grandes verrières de l’atelier. Elle vocalisait et imaginait un parterre de spectateurs hurlant à ses pieds. Elle avait également été choriste pour Rocky Volcano, Dick Rivers et Sylvie Vartan. Tous les samedis soir, chez René et Ginette, il y avait karaoké. Ginette n’avait pas dépassé les années soixante, portait des ballerines et des corsaires en vichy et se coiffait comme Sylvie à l’époque de sa petite robe bleue Real et de la marguerite coincée derrière l’oreille. Elle possédait toute la collection de Salut les copains et de Mademoiselle Âge tendre et la feuilletait, quand elle se sentait d’humeur nostalgique.
Marcel prêtait à René et Ginette un local au-dessus des écuries, qu’ils avaient transformé en logement. Ils y avaient élevé leurs trois enfants, Eddy, Johnny et Sylvie.
Quand Marcel avait embauché René, il avait remis à plus tard la définition de son poste. « Je commence, vous commencerez avec moi ! » Depuis, les deux hommes étaient unis comme les branches noueuses de la glycine.
Certes, ils se voyaient rarement en dehors du bureau, mais il n’y avait pas un jour sans que Marcel ne passe soulever la casquette de René, qui, en salopette, la clope aux lèvres, bougonnait : « Comment ça va, le Vieux ? »
René tenait un compte exact de toutes les marchandises, notait les entrées et les sorties, les promotions et les produits qui ne partaient pas et dont il était urgent de se débarrasser : « Ce machin-là, tu me le fous en promo du mois. Tu le refiles aux gogos, bobos et autres clampins qui traînent dans tes magasins, je veux plus le voir ! Et si t’as commencé la production en chaîne à Tsing-Tsing ou Pétaouchnock, tu bloques les freins. Ou tu vas te retrouver en slip à faire des claquettes dans le métro. Sais pas ce qui t’a pris le jour où t’en as commandé trente palettes, mais tu devais avoir un raisin sec dans la tête ! »
Marcel clignait de l’œil, écoutait, et suivait presque toujours les conseils de René.
En plus de la gestion de l’entrepôt de l’avenue Niel, René était chargé de répartir les marchandises entre les magasins de Paris et de province, de gérer les stocks, de commander les articles manquants ou qui allaient manquer. Chaque soir, avant de quitter le bureau, Marcel descendait à l’entrepôt pour y boire un coup de rouge en compagnie de René. René sortait un saucisson, un camembert, une baguette, du beurre salé, et les deux hommes bavardaient en contemplant la glycine à travers les vitres de l’atelier. Ils l’avaient connue menue, timide, hésitante et, près de trente après, elle se tortillait d’aise, bouclait, rebondissait sous leurs yeux enchantés.
Depuis un mois, Marcel ne venait plus voir René.
Ou, quand il venait, c’est qu’il y avait un problème, qu’un des magasins avait appelé pour se plaindre ; il arrivait, maussade, aboyait une question, crachait un ordre et repartait, en évitant de croiser le regard de René.
D’abord René fut piqué. Il ignora Marcel. Lui fit répondre par Ginette. Quand Marcel déboulait en râlant, René montait sur un chariot et partait au fond de l’entrepôt compter ses caisses. Cette petite comédie dura trois semaines. Trois semaines sans rondelles de saucisson ni coups de rouge. Sans confidences devant les vrilles de la glycine. Puis René comprit qu’il faisait le jeu de son ami et que Marcel ne viendrait pas le relancer.
Un jour, il ravala sa fierté et monta interroger Josiane. Que se passait-il avec le Vieux ? À sa grande surprise, Josiane le rembarra.
— Demande-lui toi-même, on se cause plus ! Il me bat froid comme plâtre.
Elle ressemblait à un jeune malheur. Amaigrie, pâle, avec un peu de rose posé sur les pommettes en une réclame menteuse. Du rose de camelote ! se dit René. Pas le rose du bonheur, le rose qui vient du cœur.
— Il est dans son bureau ?
Josiane acquiesça d’un geste sec du menton.
— Seul ?
— Seul… Profites-en, le Cure-dents tape l’incruste en ce moment. L’est là tout le temps !
René poussa la porte du bureau de Marcel et le surprit, tassé sur son fauteuil, le visage baissé, en train de renifler un chiffon.
— Tu testes un nouveau produit ? demanda-t-il en faisant le tour du bureau avant d’arracher la chose des mains de son copain. Puis, étonné, il demanda : C’est quoi ?
— Un collant…
— Tu te lances dans le collant ?
— Non…
— Mais bon Dieu, qu’est-ce que tu fous à sniffer du nylon ?
Marcel lui lança un regard malheureux et furieux. René s’assit sur le bureau face à lui et, le regardant droit dans les yeux, attendit.
Sorti de ses bureaux, de sa réussite financière, Marcel redevenait le gamin rustre et grossier qu’il avait été dans les rues de Paris quand il traînait, le soir, avant de rentrer chez lui où personne ne l’attendait. Il n’avait su maîtriser ses passions que pour s’élever : devenir riche et puissant. Une fois le but atteint, l’intelligence de la vie l’avait déserté. Il continuait à jongler avec les chiffres, les usines, les continents, comme une vieille cuisinière monte ses œufs en neige sans même y faire attention, mais pour le reste, il avait perdu la main. Plus il prospérait, plus il devenait vulnérable. Il perdait son bon sens paysan. Il n’avait plus de repères. Était-il ébloui par l’argent, le pouvoir que lui donnait sa fortune ou au contraire étourdi, ne comprenant pas comment il avait fait pour en arriver là ? Avait-il perdu la science et l’intuition que lui donnait sa rage de débutant pour se perdre dans le luxe et la facilité ? René ne comprenait pas comment l’homme qui tenait tête aux capitalistes chinois ou russes pouvait se faire rouler dans la farine par Henriette Grobz.
René avait vu d’un très mauvais œil le mariage de Marcel avec Henriette. Le contrat qu’elle lui avait fait signer, la veille du mariage, était, d’après lui, une prise en otage. Marcel était fait aux pattes. Une communauté universelle, avec séparation de biens pour qu’elle ne soit pas responsable en cas de faillite, mais une donation au dernier vivant afin qu’elle hérite en cas de bénéfices. Et, cerise sur le gâteau, le titre de présidente du conseil d’administration de l’entreprise. Il ne pouvait plus rien décider sans elle. Ligoté, saucissonné, le Marcel ! « Je ne veux pas avoir l’air de t’épouser pour ton argent, avait-elle prétexté, je veux travailler avec toi. Faire partie de l’entreprise. J’ai tellement d’idées ! » Marcel avait tout gobé. « Folie en barre ! avait hurlé René quand il avait appris les termes du contrat. Une escroquerie ! Un braquage en bonne et due forme ! C’est pas une femme, c’est un gangster. Et tu prétends qu’elle t’aime, pauvre imbécile ? Elle te cisaille les couilles avec des ciseaux à ongles. Ma parole, t’as l’intelligence au ras de la moquette ? » Marcel avait haussé les épaules : « Elle va me faire un petit et alors tout reviendra au petit ! – Elle va te faire un petit ? Tu hallucines ou quoi ? »