Engagement
En période électorale, des mots ordinaires reçoivent une force brusquement démultipliée. Ainsi de promesse et d’engagement. Par une alchimie étrange, il arrive que ces deux termes, dont le sens est proche, soient distingués, et que ce qu’on appelait « promesses » devienne soudainement des « engagements ». Il m’a semblé que les médias, qui commentaient avec gourmandise les promesses électorales des uns et des autres, se soient mis à parler d’engagements. Mais aucun mot n’est vraiment remplaçable par un autre. La plupart des promesses, c’est vrai, sont des engagements, mais tous les engagements ne sont pas des promesses, puisqu’on peut engager autrui. La promesse, c’est le pro-du latin promittere qui l’exprime, concerne l’avenir ; surtout, c’est une parole, alors que l’engagement met en gage et donne une caution. Ainsi, une promesse financière ne vaut rien sans une absolue confiance, alors qu’un engagement financier apporte une garantie immédiate, que l’on peut évaluer.
En effet, on parle facilement de promesses en l’air, trompeuses, creuses — du genre de celles qu’on attribue par pur préjugé aux Gascons —, alors que les engagements sont pris beaucoup plus aux sérieux.
La promesse est personnelle, verbale, psychologique, sujette à tous les doutes que suscite la nature humaine ; l’engagement, plus objectif, parfois juridique, on le trouve plus sûr, par sa nature même.
Aussi bien, la coutume de la plupart des politiques consiste à dénoncer les promesses de l’adversaire, qui sont toujours légères ou inconsidérées, voire intéressées et mensongères. On a pu dire que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, ce qui serait l’indice d’un joli cynisme. Du coup, les promesses que l’on fait soi-même, on préfère les qualifier d’engagements, ce qui vous a un petit air de contrat moral tout à fait rassurant.
Écoutez ce qu’en dit Jean-Jacques Rousseau : « Quand ce devoir de tenir ses engagements ne serait pas affermi dans l’esprit de l’enfant par le poids de son utilité, bientôt le sentiment intérieur le lui imposerait comme une loi de la conscience. » Voici donc que l’engagement rejoint, malgré son poids rationnel et utilitaire, la conscience morale, qui est précisément l’univers de la promesse. Ce qui ne le rend pas beaucoup plus fiable qu’elle.
Cependant, si un candidat prend un engagement, l’opinion publique est conviée par le mot lui-même à poser la question de confiance : « Quel est le gage, quelle est la caution ? » Sans réponse ou avec une réponse creuse, l’engagement redevient promesse. L’enfer politique et l’horreur économique sont pavés de promesses non tenues et d’engagements sans gages.
5 juin 2002
Cohabitation
Cohabitation est devenu mot politique en 1981, grâce à Valéry Giscard d’Estaing, grand créateur en langage, qui vient d’inventer pour M. Raffarin l’expression « Pompidou poitevin ». La cohabitation est une idée simple, si l’on admet que, dans notre Constitution, doivent coexister deux pouvoirs élus : un président, une majorité législative.
Rien que de naturel, si l’on fait abstraction des intérêts affrontés des grands partis, incarnant ces deux tendances prétendument dépassées, la droite et la gauche. Mais justement, la politique, c’est l’affrontement. La cohabitation, ces jours-ci, n’est plus une situation objective ; c’est devenu un épouvantail, brandi par les tenants d’une majorité unique qualifiée de cohérente. L’épouvantail contraire, c’est « tout le pouvoir à une seule tendance ». Et chaque grand parti brandit son drapeau en fonction de ses intérêts.
Ce qui ne veut pas dire que la cohabitation, de même que la réunion de tous les pouvoirs dans les mêmes mains, n’aient pas leurs inconvénients objectifs. Du côté cohabitation, le vent a tourné. Je me souviens qu’on en vantait les mérites, il y a quelques années, et qu’on nous expliquait, à propos des cohabitants Mitterrand et Chirac, combien les électeurs français étaient sages d’équilibrer ainsi les pouvoirs… Si l’on s’en tient aux mots, cohabiter n’a rien d’effrayant : habiter ensemble, par mariage, compagnonnage, voisinage, proximité, c’est la condition de la vie en société. Quant à la cohabitation par pacs, on entend bien que Mme Christine Boutin y est hostile. Le latin habere, « avoir », a donné habitare, qui signifia « avoir souvent, comme lieu de vie », c’est-à-dire… habiter. L’idée est parente de celle d’habitude. Avec co-, la résidence et l’habitation deviennent rapports humains : cohabiter se dit en français, à propos de la vie privée, depuis six siècles. Fallait-il que la politique s’empare du mot ? Il n’y a qu’un responsable, qui est une responsable, et c’est la Constitution. Si la cohabitation était une monstruosité, il serait urgent de changer de Constitution. Vouloir la proscrire, a priori, c’est à l’évidence empiéter sur la liberté de l’électeur, qui, lui, n’a pas fabriqué les lois gaulliennes. Tous ceux qui ont élu Jacques Chirac sans partager ses idées sont conviés au service après-vente, appelé « majorité claire ». La cohabitation, visiblement, trouble cette confortable donne. À l’électeur libre, qui n’est pas un électron, de décider.