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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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3 juin 2002

Effet d’annonce

Les exigences de la politique, entre action et communication, sont devenues un casse-tête pour les gouvernements. Si vous agissez et travaillez sans le montrer, ou en le montrant mal, l’opinion vous renvoie dans vos buts. Si vous communiquez habilement, de manière visuelle et acoustique — ce qu’exige la télé —, on vous accuse de gesticulation et, nous y voilà, d’effet d’annonce. C’est peut-être l’effet, plus que l’annonce, que l’on reproche aux politiques, sous-entendant ainsi qu’ils épuisent leur énergie à annoncer leurs intentions, et non à les réaliser. L’annonce rejoint la promesse dans le manuel du petit politicien en manque d’amour, et relève de la danse de séduction.

Annoncer est pourtant un mot vénérable et de haute moralité. Pensez donc, ad-nuntiare, c’est « envoyer un messager », une sorte de nonce, personnage apostolique, quasiment un ange annonciateur. Mais l’envoi de l’ange Gabriel à la Vierge Marie, pour lui annoncer la bonne nouvelle, s’est bien affaibli dans notre parole quotidienne. Les plus actifs des annonceurs ne sont certes plus des anges, mais des publicitaires : on est alors assez loin des sublimes annonciations de la peinture italienne, ou de L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel.

Les annonces d’antan ont cédé la place aux pubs, mais il nous reste les petites annonces et les bandes-annonces de l’industrie du cinéma. Cela demeure un peu mesquin, au regard des messages, communiqués et communications, déclarations, avis et proclamations que le mot annonce englobait. De la solennelle prophétie et des signes, présages et augures, l’annonce s’est banalisée, devenant un modeste terme de belote prolétaire ou de bridge bourgeois.

Reste l’annonce d’un brillant programme d’action, censé séduire et enthousiasmer le citoyen-électeur. Les médias en font leurs choux gras et la vente des apparences y produit son petit effet. L’effet d’annonce n’est pas l’enfant du message angélique, mais plutôt de ce que nous continuons à appeler, malgré toutes les académies, le marketing. Un de ces jours, nous entendrons parler de l’announcing, et l’on enseignera cet art difficile à l’École nationale d’administration.

En attendant, puisque les actes et les décisions, s’inscrivant dans la réalité, ne peuvent que décevoir, les belles intentions, les bonnes volontés pétulantes et les projets mirobolants, actualisés sous forme d’annonces, produisent leur effet immédiat. Annoncez, annoncez, peu importe qu’il en reste quelque chose.

4 juin 2002

Engagement

En période électorale, des mots ordinaires reçoivent une force brusquement démultipliée. Ainsi de promesse et d’engagement. Par une alchimie étrange, il arrive que ces deux termes, dont le sens est proche, soient distingués, et que ce qu’on appelait « promesses » devienne soudainement des « engagements ». Il m’a semblé que les médias, qui commentaient avec gourmandise les promesses électorales des uns et des autres, se soient mis à parler d’engagements. Mais aucun mot n’est vraiment remplaçable par un autre. La plupart des promesses, c’est vrai, sont des engagements, mais tous les engagements ne sont pas des promesses, puisqu’on peut engager autrui. La promesse, c’est le pro-du latin promittere qui l’exprime, concerne l’avenir ; surtout, c’est une parole, alors que l’engagement met en gage et donne une caution. Ainsi, une promesse financière ne vaut rien sans une absolue confiance, alors qu’un engagement financier apporte une garantie immédiate, que l’on peut évaluer.

En effet, on parle facilement de promesses en l’air, trompeuses, creuses — du genre de celles qu’on attribue par pur préjugé aux Gascons —, alors que les engagements sont pris beaucoup plus aux sérieux.

La promesse est personnelle, verbale, psychologique, sujette à tous les doutes que suscite la nature humaine ; l’engagement, plus objectif, parfois juridique, on le trouve plus sûr, par sa nature même.

Aussi bien, la coutume de la plupart des politiques consiste à dénoncer les promesses de l’adversaire, qui sont toujours légères ou inconsidérées, voire intéressées et mensongères. On a pu dire que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, ce qui serait l’indice d’un joli cynisme. Du coup, les promesses que l’on fait soi-même, on préfère les qualifier d’engagements, ce qui vous a un petit air de contrat moral tout à fait rassurant.

Écoutez ce qu’en dit Jean-Jacques Rousseau : « Quand ce devoir de tenir ses engagements ne serait pas affermi dans l’esprit de l’enfant par le poids de son utilité, bientôt le sentiment intérieur le lui imposerait comme une loi de la conscience. » Voici donc que l’engagement rejoint, malgré son poids rationnel et utilitaire, la conscience morale, qui est précisément l’univers de la promesse. Ce qui ne le rend pas beaucoup plus fiable qu’elle.

Cependant, si un candidat prend un engagement, l’opinion publique est conviée par le mot lui-même à poser la question de confiance : « Quel est le gage, quelle est la caution ? » Sans réponse ou avec une réponse creuse, l’engagement redevient promesse. L’enfer politique et l’horreur économique sont pavés de promesses non tenues et d’engagements sans gages.

5 juin 2002

Cohabitation

Cohabitation est devenu mot politique en 1981, grâce à Valéry Giscard d’Estaing, grand créateur en langage, qui vient d’inventer pour M. Raffarin l’expression « Pompidou poitevin ». La cohabitation est une idée simple, si l’on admet que, dans notre Constitution, doivent coexister deux pouvoirs élus : un président, une majorité législative.

Rien que de naturel, si l’on fait abstraction des intérêts affrontés des grands partis, incarnant ces deux tendances prétendument dépassées, la droite et la gauche. Mais justement, la politique, c’est l’affrontement. La cohabitation, ces jours-ci, n’est plus une situation objective ; c’est devenu un épouvantail, brandi par les tenants d’une majorité unique qualifiée de cohérente. L’épouvantail contraire, c’est « tout le pouvoir à une seule tendance ». Et chaque grand parti brandit son drapeau en fonction de ses intérêts.

Ce qui ne veut pas dire que la cohabitation, de même que la réunion de tous les pouvoirs dans les mêmes mains, n’aient pas leurs inconvénients objectifs. Du côté cohabitation, le vent a tourné. Je me souviens qu’on en vantait les mérites, il y a quelques années, et qu’on nous expliquait, à propos des cohabitants Mitterrand et Chirac, combien les électeurs français étaient sages d’équilibrer ainsi les pouvoirs… Si l’on s’en tient aux mots, cohabiter n’a rien d’effrayant : habiter ensemble, par mariage, compagnonnage, voisinage, proximité, c’est la condition de la vie en société. Quant à la cohabitation par pacs, on entend bien que Mme Christine Boutin y est hostile. Le latin habere, « avoir », a donné habitare, qui signifia « avoir souvent, comme lieu de vie », c’est-à-dire… habiter. L’idée est parente de celle d’habitude. Avec co-, la résidence et l’habitation deviennent rapports humains : cohabiter se dit en français, à propos de la vie privée, depuis six siècles. Fallait-il que la politique s’empare du mot ? Il n’y a qu’un responsable, qui est une responsable, et c’est la Constitution. Si la cohabitation était une monstruosité, il serait urgent de changer de Constitution. Vouloir la proscrire, a priori, c’est à l’évidence empiéter sur la liberté de l’électeur, qui, lui, n’a pas fabriqué les lois gaulliennes. Tous ceux qui ont élu Jacques Chirac sans partager ses idées sont conviés au service après-vente, appelé « majorité claire ». La cohabitation, visiblement, trouble cette confortable donne. À l’électeur libre, qui n’est pas un électron, de décider.

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