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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Une de ces formes, dans une religion, c’est de revendiquer une croyance et une observance absolues, étroites, fondées sur une interprétation littérale de la tradition. Et c’est bien ce qui est arrivé lorsqu’un parti catholique espagnol, qui militait pour la subordination de l’État à l’Église, s’est appelé integrista, à la fin du XIXe siècle. Le mot français intégriste apparaît en 1913 dans ce contexte, avant de s’appliquer à un conservatisme qui s’appuie sur une interprétation stricte, étroite, bornée d’une croyance. Religieux et politiques, les mots intégrisme et intégriste n’ont longtemps eu aucun rapport avec l’islam. Mais il faut admettre que plusieurs tendances actives de cette religion, comme le wahhabisme d’Arabie saoudite, pouvaient à bon escient être qualifiées d’« intégristes », ou encore de « fondamentalistes », par retour aux bases, considérées comme intouchables, de la croyance. On aurait pu aussi parler de purisme, d’absolutisme, de totalitarisme, si ces mots n’étaient déjà occupés. Toujours est-il qu’intégrisme s’est appliqué aux tendances dures de l’islam dans les années 1970, jusqu’à faire oublier que toute religion, à commencer par le catholicisme de Mgr Lefebvre, peut présenter ce caractère.

L’intégrisme est un aspect possible, une dérive, une maladie de toute croyance, religieuse ou non. Dans l’Histoire, les trois monothéismes — juif, chrétien, musulman — ont été plus souvent saisis par cet extrémisme immobiliste, que, par exemple, le bouddhisme. Reste que l’intégrisme ou plutôt les intégrismes de l’islam — il y en a plusieurs — peuvent être qualifiés, comme le fait Abdelwahab Meddeb dans un texte remarquable qui porte sur la généalogie de ce mouvement, de la « maladie de l’islam ». Quels que soient ses dangers, l’intégrisme n’est pas assimilable au terrorisme, même si l’intégrisme islamiste a pu financer et organiser le néoterrorisme actuel. Un peu de précision dans les termes permet d’éviter cette autre maladie du jugement qui a nom « amalgame » et « simplification ». Ce n’est sûrement pas en parlant d’un « axe du mal » qu’on rendra la situation compréhensible.

5 février 2002

L’Empire « américain »

On cherche ses mots pour exprimer la disproportion entre le pouvoir, la richesse, la puissance des États-Unis et ceux des autres pays du monde. On parle, après Hubert Védrine, d’hyperpuissance, super- ne suffisant plus. Mais il existe un mot ancien qui exprime le pouvoir suprême, un mot qui évoque une hyperpuissance du passé ; c’est empire. On a prophétisé naguère le déclin de l’Empire américain ; c’était prématuré.

Le premier emploi du mot, au Moyen Âge, c’est l’Empire romain, l’imperium, mot qui procède du verbe imperare, composé de parare, « préparer, fournir ». Celui qui prépare l’avenir du monde détient le pouvoir suprême : normal.

Cependant, pas d’empereur à la barbe fleurie pour les États-Unis, que des événements récents ont de toute façon rendus allergiques aux barbus. Un empire sans empereur, c’est une nouveauté historique du XIXe siècle : l’Empire britannique était sous l’autorité d’un souverain, roi ou reine. Mais l’Empire français, qui était colonial, n’en était pas moins républicain, ce qui, pour les Romains de l’Antiquité, eût été une extravagante contradiction, puisque l’empire avait détruit la république. En fait, après Napoléon Ier et son pâle écho, « Napoléon le petit » (selon Victor Hugo), empire et impérial avaient pris en France une valeur constitutionnelle et politique.

Mais l’Histoire ne se répète pas. Après une série de superpuissances dirigées par un personnage impérieux et impérial — un empereur, naturellement, et un sultan, dans le cas de l’Empire ottoman, puis un dictateur, dans cet empire nommé URSS —, on peut appliquer le mot latin aux puissances qui ont les moyens de la domination. Elles furent toujours peu nombreuses ; aujourd’hui, il n’en reste qu’une, encore que certain « Empire du Milieu », la Chine, ne demande qu’à resurgir. L’empire débouche sur l’impérialisme, mot dont le sens moderne est pris à la langue anglaise, dans le contexte colonial, et, selon Lénine, dans l’aboutissement du capitalisme.

Les États-Unis d’Amérique, étant une république, n’ont pas d’empereur ; n’ayant pas de colonies, ils n’aiment pas les impérialismes européens. Pourtant, les mots eux-mêmes trahissent leur volonté de puissance, avec la complicité du langage : en effet, on dit american, et chez nous américain, quand il faudrait étatsunien. C’est que les deux Amériques, et pas seulement dans les mots, sont sous la dépendance de la puissance étatsunienne, indûment qualifiée d’américaine. Cette puissance va beaucoup plus loin : au nom du bien, j’ai envie de dire au nom du Père, un État établit et gère sa domination sur le reste du monde. Empire à deux têtes, comme l’aigle bicéphale de l’Empire austro-hongrois : une tête politique et militaire à Washington, une, économique et financière, à Wall Street.

Le destin des empires est d’empirer — jeu de mots exécrable, mais révélateur — ; soit leur pouvoir s’exacerbe et se durcit, soit ils se délitent et ils éclatent. Mais avant, ils obsèdent la planète. Ils tentent d’« unilatéraliser » les relations[35]. L’unilatérale, c’est bon pour le saumon, pas pour le monde.

6 février 2002

L’une des tendances remarquées de la vie sociale française est que plusieurs catégories professionnelles expriment leurs revendications : récemment, les policiers, les gendarmes, les médecins, avec tous les soignants, ont rejoint dans cette voie protestataire les cheminots et traminots, coutumiers de la chose.

Si le public est sensible à certains moyens de revendication, par exemple la grève, il approuve qu’on revendique des améliorations dans sa vie quotidienne. Le mot était clair en latin, où rei vindicatio signifiait « réclamation de la chose », devant un tribunal, s’entend. À propos du latin, je dois aux auditrices et aux auditeurs qui pratiquent la langue de Virgile des excuses pour avoir donné un faux pluriel pour le mot forum, qui est fora et non, comme je l’ai dit dans un moment d’aberration, fori (qui est le génitif singulier de forum ou bien le pluriel de forus, qui a un autre sens). J’ai reçu à ce propos des lettres amusées, charmantes et une autre franchement acide, ce qui manifeste à mes yeux que le prof de latin impitoyable et terrorisant est une espèce en voie de disparition. Tant mieux pour le latin. Vindicatio, pour revenir à mes moutons revendicatifs, c’est une réclamation en justice ; parfois, on réclamait la punition d’un agresseur, d’un ennemi ; la vindicatio correspondait au désir de justice, par la force du droit. Ce qui explique que le verbe vindicare ait pu aboutir en français à… venger.

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Stéphane Paoli venait de proposer ce verbe, pour qualifier la politique de Washington.

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