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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Mauvais départ, pour les migrations humaines. Ce qui frappe, dans ces mots, c’est qu’ils expriment les mêmes réalités, qui diffèrent selon les époques, et cela de deux points de vue opposés. Celui des migrants qui sont contraints de quitter leur pays s’exprime par émigration (avec un é-qui provient du ex-latin). On dit immigration, « migration dans » (du latin in) du point de vue des pays dits « d’accueil », sans préciser la qualité de cet accueil.

D’autre part, les situations historiques s’opposent : aucun rapport entre les aristocrates émigrés qui quittaient la France pendant la période révolutionnaire et, au XXe siècle, les travailleurs des pays du tiers-monde ou d’Europe orientale contraints de chercher des emplois dans les pays dits « riches » et où tout le monde ne l’est pas…

Quant aux deux points de vue, l’Europe veut traquer l’immigration clandestine et choisir ses immigrés en fonction de ses besoins ; les pays d’émigration, ne pouvant fournir travail et salaire, ne parlent guère d’émigration clandestine. Pour masquer ce contraste dramatique, il est commode d’enlever les préfixes et de parler de flux migratoires. On remarquera que le mot neutre, migration, s’applique bien aux animaux migrateurs, objets de la sollicitude explosive des chasseurs : on ne parle pas d’oiseaux immigrés, ni émigrés, et, même au Front national, on ne milite pas pour la préférence nationale des volatiles.

Les mots sont révélateurs, et donc cruels ; une politique migratoire devrait rendre compatibles les intérêts affrontés de l’immigration et de l’émigration, puisqu’il s’agit des mêmes êtres humains.

20 juin 2002

Perchoir

L’actualité nous tend des mots trop souvent dramatiques (immigration, évoqué hier) ou répétitifs (fête, musique…), rarement charmants et ironiques, ce qui repose. Par exemple, le perchoir, non celui des volailles, mais celui de l’Assemblée nationale. Il faut remercier Jean-Louis Debré et Édouard Balladur qui, faute de participer à la fête de la musique, nous offrent un affrontement digne d’un match entre poids lourds de la politique majoritaire, une sorte de Brésil-Angleterre politique.

Cette lutte de titans, à laquelle nos médias accordent une certaine importance, ce suspens digne d’Alfred Hitchcock a pour enjeu une situation enviée, celle d’occupant du perchoir de l’Assemblée nouvelle. Ce perchoir prestigieux n’est pas la seule pomme de discorde en politique, puisqu’on nous dit que l’opposition cultive elle aussi la zizanie, qui est le nom grec d’une mauvaise herbe, l’ivraie.

On devine que le mot perchoir ne reflète pas la noblesse constitutionnelle de la fonction de président de l’Assemblée nationale, symbolisée par l’élévation du siège de président. Le mot perchoir désigne depuis plus de quatre siècles le bâton sur lequel on fait percher des volatiles. Du fait que les oiseaux ne sont pas seuls à pouvoir se percher, et qu’il n’est pas interdit de grimper aux arbres, perchoir a désigné diverses situations élevées. Le verbe percher lui-même, plus fréquent aujourd’hui sous la forme se percher, est un dérivé du nom féminin perche, qui vient du latin pertica. Ce mot désignait surtout une tige pour prendre des mesures. En français, la perche a trouvé d’autres affectations : on y fait se jucher les oiseaux, on s’en sert pour tirer quelqu’un de l’eau et on dit alors tendre la perche. De la situation dangereuse d’homme à la mer à celle d’homme-oiseau dans le sport du « perchiste », il n’y a qu’un point commun, la perche, qui est de toute façon une aide.

Quelle perche donnera l’avantage au candidat qui parviendra au perchoir ? Sans doute le soutien ou l’accord du président d’en haut, qu’on pourrait appeler, en hommage à un merveilleux roman d’Italo Calvino, le Baron perché. Mais on n’aura pas l’inconvenance d’appeler « grand perchoir » le palais de l’Élysée.

21 juin 2002

Majorité

La désignation du parti aujourd’hui au pouvoir est logique, sinon tautologique, puisqu’il se nomme « Union pour la majorité présidentielle », ump… Comme toute désignation politique, elle établit une volonté qui cherche à coïncider avec le réel. En écartant une question toujours délicate : « l’union est-elle réellement unie ? », reste la certitude sur l’autre point : la majorité présidentielle est en effet majoritaire, au point que l’opposition, par définition minoritaire, déplore la toute-puissance de l’Autre.

Majorité est un mot vénérable : plus de sept cents ans de service, après le latin médiéval maioritas, dérivé de maior, major, qui a donné à la fois majeur et maire. Cela tombe bien, s’agissant d’un président qui fut maire de la capitale, et qui, de surcroît, a largement dépassé l’âge de la majorité.

Voilà l’ambiguïté du mot, qui désigne au Moyen Âge la charge de maire, l’âge majeur et la supériorité numérique. Du quantitatif et du qualitatif, et du pouvoir, municipal et même militaire. Au XVIIe siècle, la charge de major, haute fonction militaire venue d’Espagne, se nommait une « majorité ».

Pas beaucoup de politique dans tout cela, mais la Grande-Bretagne, source d’une bonne part du vocabulaire de nos institutions, parlement par exemple, veillait. Par une sorte de ping-pong linguistique au-dessus de la Manche, le mot français fut pris par l’anglais au XVIe siècle, et majority se mit à désigner le plus grand nombre, alors qu’on disait en France pluralité. Ce plus grand nombre, dans un système parlementaire, s’applique aux assemblées politiques, et la majorité, en ce sens, revient en France peu avant la Révolution. Enfin, c’est en 1789 que le mot désigne le groupe, le parti qui l’emporte par le vote. Ce baptême révolutionnaire n’implique pas que les majorités actuelles — on le voit — penchent pour les solutions révolutionnaires.

Un des emplois les plus célèbres de majorité, c’est la célèbre majorité silencieuse, formule due au président Nixon, qui opposait en 1970 une active minority, « minorité active », à la silent majority. L’ambition de la majorité française actuelle est certainement d’être active, et on constate qu’elle ne demeure pas silencieuse. Dans une démocratie, la majorité et la minorité doivent être loquaces : elles parlent et, idéalement, elles se parlent. Nous attendons.

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