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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Accusateur, ce sociologue, bien qu’il fût un intellectuel, un grand universitaire, un chef d’école et quasiment un mandarin, sut conduire sa science vers un « sport de combat », a-t-on dit. Sport, j’en doute ; combat, c’est sûr. Le mot de « misère » n’est ni sportif ni intello ; il va plus loin que « pauvreté » ; il est à la fois dénonciateur et ému. Hugo, que l’on célèbre cette année, avait d’abord intitulé Les Misères l’immense roman social devenu Les Misérables. Louise Michel, la militante révolutionnaire, anarchiste et communarde qui fut déportée en Nouvelle-Calédonie, écrivit un roman dénonciateur intitulé La Misère. Quand les sciences dites humaines ne se contentent pas d’analyser leur objet, mais dénoncent en expliquant et essaient de remonter aux causes des catastrophes humaines, l’inégalité, la misère, il y a lieu de leur dire merci. La pensée militante de Pierre Bourdieu, sa méthode rigoureuse méritent un sérieux coup de chapeau. Marx a dénoncé la misère de la philosophie, Bourdieu celle des médias, mais il a préservé les valeurs des sciences humaines. Pour combattre, il faut comprendre, mais pour comprendre, il faut se battre.

25 janvier 2002

Forum

Deux réunions internationales se tiennent sur le continent américain, deux forums[34], mot lui aussi très international, tout au moins dans le monde occidental. Un seul mot ; deux réalités opposées, pour ces assemblées censées discuter la politique économique de la planète. New York, au lieu de Davos ; Porto Alegre, au sud du Brésil et bien près d’un pays ravagé par l’économie que pilote lamentablement le Fonds monétaire international, l’Argentine. Il y a du symbole dans l’air, pour les deux forums apparentés. Forum, au fait, que disait ce mot latin, avant d’être mondialisé ?

Le forum romain, c’était l’enclos autour d’une maison, l’espace extérieur ; le mot vient d’une très ancienne racine indo-européenne désignant la porte, l’ouverture. Puis, il a désigné le marché, la place publique, lieu de discussions et de débats, où se situait notamment le tribunal. Quand on visite les impressionnantes ruines du forum, à Rome, la foule touristique, docile et admirative, évoque difficilement la vie active, politique, commerciale, d’une communauté, l’animation du marché, la discussion et les débats du tribunal, pour tenter de concilier le commerce, la production, la consommation avec la morale, que représente le droit. Cet aspect du forum est si important qu’on a employé en français le mot for pour désigner le tribunal de la conscience, appelé for intérieur. L’expression n’est plus guère comprise et on peut s’amuser de sa déformation ironique : « je me suis dit, dans ma Ford intérieure » — à propos, Ford, c’est tout de même un des premiers symboles de la mondialisation à l’américaine.

Davos, c’était chic, neigeux et pas loin des banques suisses ; c’était en Europe. New York, le Waldorf mythique, c’est luxueux, plus facile à surveiller, et pas loin de Wall Street, la « rue du mur » — et l’idée de « mur » est opposée à celle de « forum », place ouverte, porte ouverte, libre discussion. Porto Alegre, qui affiche la gaieté, a déjà sa tradition antimondialiste ; cette ville sympathique participe en outre de la culture des gauchos. On reste dans le symbole, avec un côté Tintin, quand le père Noël Mamère y poursuit les malheureux poulets du père Dodu. Ainsi, le forum, discussion très sérieuse, peut conduire à un peu de farce. Ce sera sans doute moins gai à New York, capitale incontestée d’une mondialisation libérale contestée. L’ennui avec ces deux forums, c’est qu’ils réunissent des gens assez d’accord entre eux. La discussion ferait peut-être jaillir plus de lumière, si un forum réunissait des opinions opposées, et non pas d’un côté les partisans, de l’autre les adversaires, d’une mondialisation peu allègre.

31 janvier 2002

Consultation

Les consultations médicales viennent d’augmenter d’un euro.

Consultation est un mot général qui s’est spécialisé. En politique, avec les consultations populaires, signes de démocratie. En médecine où, depuis des siècles, consulter exprime l’idée de délibérer à plusieurs avant de décider et celle d’aller demander un diagnostic et des soins. Le latin consultere désignait les deux actions, « délibérer » et « prendre conseil ». Cela s’applique à la politique, et en effet conseil et consul — plus autoritaire — sont apparentés à consulter. Conseil l’est aussi à la vie courante, chaque fois qu’on recherche une information. On consultait et on consulte encore un ami, un avocat, un manuel, un traité, son carnet d’adresses, une base de données, un site sur Internet. Information, documentation, la consultation pose des questions, et va à la pêche aux réponses. Or, s’agissant de médecine, consulter et consultation signifiaient autre chose, une discussion entre spécialistes, une délibération. Les médecins, disait-on, consultaient entre eux, alors que dans la langue courante, le malade — ou le patient, qui est aussi un client — va consulter le toubib, qui, de son côté, « donne » des consultations — on dit donner, et non pas vendre, par une délicate pudeur.

Cette consultation n’est pas seulement la requête d’un avis, comme lorsqu’on consulte l’opinion par une de ces enquêtes ou sondages qui déclenchent de plus en plus de scepticisme. Non, ce que la consultation politique n’est pas encore, ce qu’elle est en médecine, cela comporte un examen, où le docteur observe, écoute, interprète, analyse et fait analyser, induit, déduit, applique ses connaissances à votre cas personnel, unique et compliqué et trouve des moyens d’arranger la situation. Tout ça, pour dix-huit euros cinquante. À la question fatidique : « C’est normal, docteur ? », il est rare que le praticien ou la praticienne puisse répondre : « Oui », à la manière de ce psychanalyste qui, au patient qui se plaignait d’un sentiment d’infériorité, répondait : « Ne vous en faites pas, vous n’avez aucun complexe ; vous êtes inférieur. » On attend autre chose de la consultation, qu’elle soit médicale ou citoyenne.

1er février 2002

Intégrisme

Intégrisme, fondamentalisme, islamisme : l’emploi incertain de ces termes, avec une arrière-pensée ou une « avant-pensée » de terrorisme, n’aide guère à comprendre une situation très compliquée. D’abord et avant tout, il faut rappeler que l’islam, une des plus importantes religions monothéistes, porte un nom arabe qui signifie « soumission ». Le croyant islamique se veut et se dit « soumis à Dieu ». Islamiste, en français, apparaît vers 1800 ; il ne signifie alors que « musulman », mais la finale en — iste, qui correspond à un système, souvent idéologique, l’a entraîné vers une forme d’extrémisme.

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34

Pluriel latin fora, et non pas, comme un lapsus calamiteux et latinivore me l’avait fait prononcer, fori (qui existe, mais est le pluriel de forus). Voir la chronique du 11 février : Revendication, où je m’en excusais.

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