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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Pourtant, lorsqu’on réclame son dû, ou ce qu’on estime l’être, il ne s’agit pas de punition ou de vengeance, mais d’une demande, qui peut d’ailleurs être insistante. Les mots gardent sournoisement des marques de leur passé : revendication conserve une force qui correspond à de la colère face à l’injustice. Ce mot est sorti du vocabulaire juridique : de la reivindication du XVe siècle, devant un tribunal, on est passé à une réclamation qui s’adresse au détenteur du pouvoir. Cela s’est passé précisément avec les socialistes français du XIXe siècle, notamment avec Proudhon, et avec l’apparition du syndicalisme moderne, entre 1830 et 1848. Le mot conserve pourtant une référence au droit ; on parle de revendication légitime, juste. Mais il existe des revendications excessives : l’énergie qui revendique peut dépasser le bon droit et parfois le bon sens ; de revendicative, elle redevient alors vindicative.

La vindication avait une dimension affective, parfois colérique. La revendication se rappelle qu’elle réclame une « chose » précise (rei « d’une chose »), par exemple le prix de la consultation médicale. Ce qui débouche sur des négociations : il ne s’agit plus de demander justice auprès d’un tribunal, mais d’obtenir une reconnaissance concrète pour la valeur d’un travail. En tant que réaction à l’injustice, la revendication est l’un des moteurs du progrès.

11 février 2002

Déclarer

Il s’est déclaré, le président de la République. Il ne s’est pas déclaré président, on le savait déjà ; il s’est déclaré candidat à son propre poste. Il s’est même déclaré avec passion, ce qui confère à déclarer sa signification amoureuse, si caractéristique de notre grand théâtre classique, où les hommes déclarent leur flamme, tandis que les femmes se taisent.

Le déclarant est alors un prétendant à l’enviable situation d’amant agréé, de « fiancé », qui suppose la confiance. Mais le langage de la passion, qui procure chez certains admirateurs du respect et de la joie, se veut un langage de clarté. Et de fait, dans déclarer, il y a clair. Par l’adjectif latin clarus, on obtient clarare, « clarifier », puis declarare, « manifester, montrer clairement ».

Les plus beaux mots ont leur revers : la déclaration peut être d’amour, mais aussi de guerre ou d’impôts. Quant à la passion, cet amour extrême, elle procède d’une souffrance subie, comme le montre la passion du Christ. Mais l’amoureux qui se déclare n’en est pas encore à imaginer les douleurs et les « horreurs de l’amour[36] ».

Traduction : les déceptions et les difficultés du pouvoir, lorsqu’on devient candidat déclaré, cèdent la place aux joies enivrantes des promesses échangées. Ayant déclaré son amour pour Marianne, dont il est l’époux légitime depuis sept ans, le président de notre chose publique affirme clairement que l’âge n’a pas de prise sur la passion.

Cependant, on peut déclarer mille choses : ses intentions, ses désirs, son amour, sa haine, ou ses revenus, ce qui engage à payer l’impôt. Déclarer, c’est en principe rendre clair ce qui était obscur et nébuleux. Le candidat-président a incontestablement clarifié une situation indécise. Mais si la déclaration est par nature claire, la passion ne l’est guère. Et déclarer n’est pas prouver : « la déclaration est tout à fait galante », a écrit Molière : c’était dans Tartuffe. Heureusement, Jacques Chirac déclare et manifeste sa flamme avec une sincérité affirmée et une ardeur qui ne trompe pas. Il faut se méfier des métaphores : manger son blé en herbe, c’est se priver du grain futur, et cela peut arriver à tous, mais cela peut avoir du charme, côté passion, témoin un beau roman de Colette. Mais le blé en herbe des déclarations adolescentes siérait mal à la majesté présidentielle.

12 février 2002

Malentendu

Sur certains sujets de société, comme l’indépendance de la justice ou l’abolition de la peine de mort, il n’y a pas de malentendu — enfin, pas trop. Il y a en revanche un principe ; il est appliqué ou pas. Mais les gestions, les bureaucraties, l’action et la communication politique, les discours d’intention et les promesses produisent un certain nombre d’anomalies et de ratés, par rapport aux intentions affichées. Jacques Chirac, soucieux d’effacer le souvenir amer de décisions un peu raides, un peu trop droites dans leurs bottes[37], a parlé de « très grave malentendu ». Dans le contexte sentimental que la passion implique, il est vrai, les malentendus peuvent aboutir à des ruptures, malgré l’amour.

Pas de malentendus sur ce mot. De même que bien entendu, qui s’emploie pour « bien sûr, évidemment », malentendu prend le verbe entendre au sens abstrait de « comprendre ». Sinon, on devrait proposer aux auteurs de décisions politiques contestées, aux gestionnaires discutés, qui sont tentés de s’abriter derrière le malentendu, d’envoyer les citoyens consulter l’oto-rhino — et ce ne serait pas le jour, vu la journée bis sans toubib.

En fait, le malentendu, s’installant entre ceux qui proposent et ceux qui interprètent les propositions, pose deux questions : se faire comprendre, pour les responsables ; piger, pour les citoyens. Quand on en reste à la question : « mais qu’est-ce qu’ils veulent dire ? » et surtout « qu’est-ce qu’ils veulent faire ? », la chose est normale. C’est le problème général de toute communication.

Le malentendu est plus problématique. Erreur d’interprétation, disent les uns ; double langage, répondent les prétendus « malentendants » — mot ambigu, traduit finement par Coluche : malcomprenant, autrement dit, un peu con. Comment prévenir et empêcher ces malentendus ? En étant clair, honnête, transparent, « bien entendu ». Et plus les choses sont obscures, plus on parle de clarté. « C’est clair, non ? » est une formule dont on abuse, sans doute parce qu’on en rêve, de la clarté.

En politique, on ne peut que s’inquiéter avec Charles Péguy, qui écrivait il y a presque un siècle : « Il y a entre le pays et sa représentation non pas un inentendu, ce qui serait grave, non pas un malentendu, ce qui serait plus grave, mais un faux entendu perpétuel et universel. » On ne le suivra pas forcément dans ce pessimisme, mais on y trouvera une excellente raison pour réclamer une politique, une justice du « bon entendu », parce que c’est le seul moyen d’aboutir à la bonne entente. Vous me direz, chers entendeurs (salut !), que cet objectif, en période de campagne électorale, relève de la pure utopie. Tant pis !

15 février 2002
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36

Titre d’un roman de Jean Dutourd, un peu grinçant.

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37

Allusion à une phrase mémorable — et mémorisée — d’Alain Juppé, exprimant sa décision ferme et forte.

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