Dégringoler
Comment qualifier la chute, l’effondrement brutal, par exemple celui des cours des actions, lorsque les entreprises sont soupçonnées ? Les mots abondent, d’effondrement à culbute et plongeon ; mais l’un d’eux intrigue : c’est dégringolade.
Très expressif, dégringoler, avec ce grin et ce gol qui font penser aux marches descendantes d’un escalier abrupt. Au XVIe siècle, on disait aussi gringoler, mais cela n’éclaire rien. Ce mot, apparemment, n’a rien à voir avec gringue, qui est apparenté à grignoter, ni avec El Gringo — n’y voyez aucune allusion[39] —, mot espagnol pour grigo, griego, « grec », qui désigne l’étranger, et notamment, au Mexique et dans quelques lieux voisins et hispanophones, l’Américain du Nord étatsunien. Il semble bien que le gringol-de dégringoler soit germanique ; en ancien allemand et en néerlandais, Kringel évoque le cercle, le tournoiement, ce qui donnerait à la dégringolade une allure de chute tournicotante : il est vrai que la Bourse, ces temps-ci, a un peu l’air de tomber en vrille.
A part les escaliers abrupts, la dégringolade semble avoir un lieu privilégié, la Bourse. Il y a cinquante ans déjà, on trouvait dans le beau roman de Sartre, Le Sursis, la phrase suivante : « les affaires sont dans le marasme, la Bourse dégringole ». On s’y croirait, en 2002. Mais c’est encore à propos des vicissitudes des situations humaines que le verbe dégringoler exprime une remarque de sagesse : à grimper trop vite et sans précaution, on risque la dégringolade. La France d’en haut aurait tort de se rengorger et de perdre toute modestie. Montaigne disait : « si haut que soit le trône, on n’est jamais assis que sur le cul » (je cite de mémoire) ; ajoutons : plus dure serait la dégringolade. Flaubert, dans son admirable correspondance, résume une situation que nous pouvons observer assez souvent :
« Tous ceux qui se regardent comme au-dessus du niveau humain dégringolent au-dessous. »
L’auteur de L’Éducation sentimentale pouvait alors penser à un certain Napoléon, qui avait oublié qu’il avait été Bonaparte.
Dégringolade, effondrement, ce serait le prix à payer pour le haut, quand il méprise le bas et les bases. Avis aux responsables, aux politiques, aux patrons, aux présidents, qui, en grimpant haut, risquent de gringoler.
3 juillet 2002
Proximité
Voici venu, selon Jean-Pierre Raffarin, le temps de l’action et de la confiance dans une République de proximité. L’action, la confiance et la République sont des thèmes récurrents, mais jusqu’ici la proximité n’avait pas eu droit à cet honneur.
C’est, cependant, un mot à la mode, qui exprime depuis une vingtaine d’années le fait d’exercer une activité tout près des usagers : la police de proximité se promène près de chez vous, les commerces de proximité vous évitent de traverser la ville pour acheter un yaourt, le médecin de proximité vient vous voir à domicile. Le record de la proximité, ce doit être la radio et la télé qui ajoutent le son et les images à l’eau courante (tiens, revoilà Vivendi[40] !), au gaz et à l’électricité pour donner à nos petits nids un agrément de proximité supplémentaire.
On sent bien que proximité est en rapport avec proche, qui vient du latin prope, c’est-à-dire « près ». Plus près, c’est proprior, qui n’a pas eu de succès, à la différence du superlatif proximus, « le plus près ». La proximitas, c’est donc le fait d’être le plus proche possible, que ce soit par le voisinage concret ou par la parenté, la ressemblance, l’union. Notion très politique, comme le montrent les mots Assemblée et Union. La proximité concerne aussi ce qui est proche dans le temps, mais il me semble qu’on parle plus souvent de la proximité d’un orage ou d’une échéance que de celle d’une fête. Dans l’espace aussi, toute proximité n’est pas heureuse : les fusées de proximité, qui se déclenchent tout près de l’objectif, sont moins plaisantes que le bistrot de proximité, en face de chez vous.
Ce qui est favorable dans la proximité, c’est qu’on voit mieux quand on voit de près. Mais attention ! On peut lire ceci dans les Pensées du grand Pascal : « Nos sens n’aperçoivent rien d’extrême, trop de bruit nous assourdit, trop de lumière éblouit, trop de distance et trop de proximité empêche la vue… » Autrement dit, à garder le nez sur son sujet, on n’y voit plus clair ; mais à prendre de la hauteur, on se détache des problèmes.
вернуться
39
Quelques années après les faits, on peut rappeler que les Guignols de l’info évoquaient le nom de cette marque à propos d’un Premier ministre dont on disait qu’il avait dirigé la publicité de cette entreprise cafetière. On se souvient d’un refrain allègre et lancinant qui interrompait ses élans politiques : « Jean-Pierre sait faire / Du bon café ! »
вернуться
40
Cette entreprise unissait les ambitions aqueuses à l’exploitation des passions populaires pour les divertissements sonores et visuels.