À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité
- Автор: Rey Alain
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert Laffont
- ISBN: 978-2221112724
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
Amiante
Une notion juridique nouvelle, celle de « faute inexcusable », s’applique maintenant aux entreprises qui imposaient la présence d’amiante aux travailleurs, cette substance présentant un grave danger pour leur santé.
L’image de l’amiante s’est totalement dégradée depuis qu’on connaît ses effets pathologiques : cancers des bronches, pleurésies, asbestoses, du mot asbeste, dont le nom grec signifie « ininflammable ».
Dans l’histoire des atteintes à l’environnement, l’amiante est exemplaire. Son nom, grec lui aussi, signifie « incorruptible ». En effet, miantos, dans a-miantos, vient d’un verbe signifiant « souiller », et d’où vient un mot inquiétant, miasme. Donc, un silicate minéral fibreux fut appelé asbeste, « inextinguible », et surtout amiante. Dans la vision du monde médiéval, le fait de résister au feu, à la combustion, correspondait à la pureté : dans le règne animal, l’être supposé vivre dans le feu, c’était la salamandre. En alchimie, on appela salamandre de pierre le minéral capable de protéger du feu. Ce qui fit la réputation de l’amiante, en toute ignorance des dangers qu’elle présentait. De la même manière, le tabac, l’herbe ramenée d’Amérique par Jean Nicot, était saluée au XVIIe siècle comme un admirable médicament. Les progrès de la médecine, de la connaissance scientifique ont mis à mal bien des découvertes, en dévoilant le mauvais côté des nouveautés qui modifient l’environnement humain. C’est ainsi que l’amiante, l’incorruptible, l’asbeste, l’ininflammable, envahit les ateliers, les usines, les bureaux, les écoles, les universités… par crainte du feu, effet pervers du principe de précaution. Puis, on s’aperçut que l’amiante rendait malades ceux qui s’en approchaient, et pouvait tuer. Comme quoi la pureté a ses inconvénients. Ainsi, après avoir amianté, projeté des fibres (on dit « floquer ») un peu partout, il a fallu désamianter et défloquer. On défait après avoir fait.
C’est un peu l’histoire de la technique, et celle de la pollution, qui, au nom de la production et du profit, met en danger ce grand organisme fragile, notre planète. L’amiante, substance saluée pour sa pureté indestructible, était en fait une tueuse masquée. Bien des amiantes nous entourent, tels le pétrole, les industries chimiques, les manipulations génétiques, les déchets nucléaires. Mais aucune n’a eu le culot de se dire « incorruptible ». L’amiante ne manque pas d’air.