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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Amiante

Une notion juridique nouvelle, celle de « faute inexcusable », s’applique maintenant aux entreprises qui imposaient la présence d’amiante aux travailleurs, cette substance présentant un grave danger pour leur santé.

L’image de l’amiante s’est totalement dégradée depuis qu’on connaît ses effets pathologiques : cancers des bronches, pleurésies, asbestoses, du mot asbeste, dont le nom grec signifie « ininflammable ».

Dans l’histoire des atteintes à l’environnement, l’amiante est exemplaire. Son nom, grec lui aussi, signifie « incorruptible ». En effet, miantos, dans a-miantos, vient d’un verbe signifiant « souiller », et d’où vient un mot inquiétant, miasme. Donc, un silicate minéral fibreux fut appelé asbeste, « inextinguible », et surtout amiante. Dans la vision du monde médiéval, le fait de résister au feu, à la combustion, correspondait à la pureté : dans le règne animal, l’être supposé vivre dans le feu, c’était la salamandre. En alchimie, on appela salamandre de pierre le minéral capable de protéger du feu. Ce qui fit la réputation de l’amiante, en toute ignorance des dangers qu’elle présentait. De la même manière, le tabac, l’herbe ramenée d’Amérique par Jean Nicot, était saluée au XVIIe siècle comme un admirable médicament. Les progrès de la médecine, de la connaissance scientifique ont mis à mal bien des découvertes, en dévoilant le mauvais côté des nouveautés qui modifient l’environnement humain. C’est ainsi que l’amiante, l’incorruptible, l’asbeste, l’ininflammable, envahit les ateliers, les usines, les bureaux, les écoles, les universités… par crainte du feu, effet pervers du principe de précaution. Puis, on s’aperçut que l’amiante rendait malades ceux qui s’en approchaient, et pouvait tuer. Comme quoi la pureté a ses inconvénients. Ainsi, après avoir amianté, projeté des fibres (on dit « floquer ») un peu partout, il a fallu désamianter et défloquer. On défait après avoir fait.

C’est un peu l’histoire de la technique, et celle de la pollution, qui, au nom de la production et du profit, met en danger ce grand organisme fragile, notre planète. L’amiante, substance saluée pour sa pureté indestructible, était en fait une tueuse masquée. Bien des amiantes nous entourent, tels le pétrole, les industries chimiques, les manipulations génétiques, les déchets nucléaires. Mais aucune n’a eu le culot de se dire « incorruptible ». L’amiante ne manque pas d’air.

1er mars 2002

Football

Football et radio, football et télé, football et informations, crise des clubs français, magouilles, échecs, énervements, déconfitures, déceptions, et, autour d’un spectacle sportif qui peut être exaltant, pourtant, des flots d’argent un peu boueux… C’est évoquer, à l’intérieur du nom anglais du plus populaire des sports d’équipe, la pluralité des significations : on est allé du jeu, de l’esprit collectif, de l’effort et de la tactique autour du ballon rond au spectacle, et du spectacle à l’argent, avec en prime, l’incivilité.

Quand la langue anglaise, au XVe siècle, associa la balle (ball) et le pied (foot) pour désigner un jeu opposant les jeunes gens de deux villages autour de cette balle, le contexte était tout différent. En France, on connaissait la soule ou choule. Ce jeu qu’évoque Rabelais était un affrontement parfois rude, violent. Sa réputation était telle que dans Shakespeare, « joueur de football », football player, est quasiment une injure : « gros brutal », « voyou ». Aux antipodes des stars idolâtrées et couvertes d’euros que nous connaissons. Aux antipodes aussi du commerce mondialisé du spectacle. Le football assagi, organisé en Angleterre, avec des règles précises, se divise en deux branches : ballon au pied avec la Football association britannique, ballon à la main avec le jeu inventé par hasard en 1824 à Rugby, célèbre collège anglais.

Vers 1900, les deux jeux avaient envahi de nombreux pays, et parmi eux la France, où on parla de « football association », l’assoce. Les anglophones disaient soccer, formé avec le milieu du mot association, tandis que football rugby devenait rugby tout court, dans la France du Sud-Ouest, le rrubi. Football et rugby connurent des évolutions différentes : le premier devenant plus professionnel, et tournant finalement à l’industrie du spectacle, sans perdre son caractère de passion collective, jusqu’aux virulences sauvageonnes de « supporteurs » insupportables. Reste, dans les deux cas, l’esprit du sport et celui du jeu d’équipe. Notre langue, malicieuse, suggère que le foute est foutu, et que le soccer, comme on dit la chose en français québécois, a le moral dans les socquettes. Mais le plaisir désintéressé devant un beau match, mais l’ardeur des jeunes à s’initier au jeu, l’œil fixé sur le dieu Zizou, nous empêchent de désespérer. Footeux, footeuses et footophiles, ne vous laissez pas voler vos amours par le fric, la thune, l’osier, les dents trop longues plantées dans l’innocent ballon rond, rond-rond, pauvre petit patapon…

7 mars 2002

Cuisse[38]

Comme d’habitude, l’actualité est contrastée. En football, les Bleus s’inquiètent. Ce qui est moins banal, c’est que les mots les plus ordinaires sont avalés par des situations très particulières et les cristallisent.

Il suffit aujourd’hui que nous prononcions le mot cuisse, en France, pour nous transporter en esprit auprès de nos Bleus éprouvés, en Corée, et, bien sûr, pour penser, non aux augustes cuisses d’une reine, mais à celle, la gauche, de notre Zidane, menacé dans son quadriceps. Du coup, des millions de francophones apprennent des termes d’anatomie : quadriceps, par exemple, qui signifie « muscle à quatre têtes », où — ceps — c’est celui de biceps, que l’on connaît mieux — vient du latin caput, « la tête ».

Mais ce sont là des mots savants ; cuisse paraît plus clair. Ça se place au-dessus du genou, ça sert beaucoup dans la vie. Quand elle est féminine, la cuisse, elle déclenche les fantasmes masculins. Mais quand elle appartient à Jupiter, elle déconcerte puisque cette cuisse mythologique a servi, ce qui est saugrenu, de mère porteuse pour le futur dieu Bacchus, dont la maman naturelle était morte. Comme quoi, rien n’est jamais perdu. Retour aux cuisses sportives : que la cuisse musclée, valide, agile soit bien nécessaire au sport, ou à la danse, nul n’en doute.

L’histoire du mot, le saviez-vous, est des plus bizarres. Le latin coxa, qui a donné cuisse, désignait en fait la hanche. La preuve ? Le fait que Zizou ne souffre pas, heureusement pour lui, d’une coxalgie. La cuisse latine se disait femur et le fémur est bien l’os de la cuisse. Mais voilà que ce « femour » — cuisse des Romains qui, comme on sait, va du genou à la hanche et aux fesses, ressemblait monstrueusement à fimus, « fimous », mot ordurier qu’on retrouve dans fumier. Mais les Gallo-Romains étaient pleins de ressources. Ni une ni deux : on prend la coxa, on la descend vers la jambe, et c’est notre bonne cuisse moderne. Et on se débarrasse du malodorant femur en le remplaçant par hanka, pure production germanique. Ça ressemble aux chaises musicales politiciennes — cela pour répondre aux esprits chagrins qui reprochent aux Français de se passionner plus pour le foot que pour les élections prochaines, ce qui n’est pas très citoyen. En outre, si on vote, en principe, avec sa tête, on va aux urnes, notamment, avec ses cuisses.

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Reprise, après interruption médico-chirurgicale, très peu dépendante de ma volonté.

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