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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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7 juin 2002

Enfant

Dominique Bromberger a évoqué ce matin le sommet de la FAO à Rome. C’est une information discrète, ce n’est pas vraiment une nouvelle, et c’est pourtant une terrible réalité planétaire. Puisque le football, qui nous obsède depuis le début de la Coupe, nous lâche un peu, on va peut-être pouvoir parler de la condition humaine, et précisément de la situation des enfants.

L’enfance, pour nous, c’était l’attendrissement, l’avenir, l’innocence, c’était le fameux « cercle de famille » du père Hugo, qui « applaudit à grands cris » la chère tête blonde.

Mais l’idylle s’est évanouie. Dans nos régions prétendues développées, bien des enfants, abandonnés à eux-mêmes, sont à la dérive : petits délinquants et petites victimes. Mais dans les pays qu’on dit pudiquement « en voie de développement », c’est la catastrophe. Des millions d’enfants sont affamés, malades, atteints dans leur chair et dans leur esprit, transformés en bagnards pour que survivent des économies de misère, plongés dans la délinquance et la prostitution, aliénés de leur enfance même, ce temps qui devrait être celui de l’insouciance heureuse. Les millions d’enfants du tiers-et du quart-monde nous accusent. Mais ils nous accusent en silence et, curieusement, leur nom en français le dit tout net. Infans, passé du latin dans l’ancienne langue, ce n’est pas « le jeune », « le petit ou la petite », ni « l’innocent », qui veut dire « celui qui est incapable de nuire », non, c’est « celui qui ne parle pas ». In-négatif, et fans, du verbe fari, « parler ». L’infans, à l’origine, c’est celui qui ne parle pas encore ; puis le mot remplace le terme classique, puer, qui nous a donné puéril et puériculture. Dès lors, l’enfant parle, mais on dirait que le mot se venge : oui, les enfants du monde entier savent parler, en une multitude de langues, mais ils ont rarement droit à la parole — je salue au passage les « paroles d’enfants » de France Inter, qu’on peut entendre en fin de semaine.

L’école, parfois, donne la parole aux enfants, mais ceux dont il est question ne vont pas à l’école. Épuisés, malades, ils ne peuvent que gémir et pleurer ; enrôlés de force par la guerre, ils hurlent, ils meurent, parfois, ils tuent, en riant ; ou bien, écrasés de travail, ils se taisent.

Pour une fois que la loi du silence est brisée, vous m’excuserez si mon petit droit à la parole prend la forme du coup de gueule. Donnons la parole à l’infans, pour qu’il redécouvre l’enfance.

13 juin 2002

Gibecière

« Un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien… » La chasse est une poursuite du gibier pour l’attraper (le latin tardif disait captiare, d’où chasser). Or, gibier, mot germanique qui évoque les oiseaux de chasse, milans, éperviers et autres rapaces, est apparenté à gibecière, le sac de cuir où les chasseurs placent leurs prises.

J’ai lu ce mot cynégétique à propos d’un merveilleux rabatteur de gibier, nommé Jean-Pierre Raffarin — éponyme d’un gouvernement tout entier —, qui vient d’offrir aux chasseurs, ces amoureux de la nature qui expriment leur amour à coups de fusil, un cadeau à plumes, en abattant, d’un coup d’un seul, un décret protégeant un petit peu le gibier d’eau. Et les canards, couinant « encore un peu de temps, Monsieur le bourreau », n’ont plus qu’à s’envoler vers d’autres cieux. Les chasseurs sont heureux, et les canards ne votent pas : explication mesquine, peut-être perverse, mais qui me fut soufflée par les mots. La gibecière a désigné du XVIIe au XIXe siècle, outre le sac du chasseur, celui du prestidigitateur et l’on parlait de tour de gibecière comme de tour de passe-passe. L’homme habile, même s’il n’avait pas son bâton de maréchal dans sa giberne — qui était une boîte à cartouches —, on disait qu’il avait plus d’un tour dans sa gibecière. Ce qui peut nous conduire sans mauvais esprit excessif vers les gibecières électorales. Les électeurs ne sont pas des lapins ni des canards sauvages qui se prennent pour des enfants du bon Dieu, mais ils sont sensibles aux appeaux et aux appelants. Heureusement, la chasse électorale ne se fait pas au fusil, mais au filet, et la bonne volonté du gibier y est remarquable.

Il semblait que la gibecière de l’UMP était confortablement garnie, mais on sait que l’appétit vient en mangeant.

Bien sûr, comparer la politique à la chasse n’est qu’une image. Pourtant, j’apprends qu’un sujet du bac conviait les candidats à comparer la politique à l’art et aux sciences. Or, les arts, qui sont le nom latin des techniques, comprennent ceux de la vénerie et de la fauconnerie — défense de rire ! — illustrés au temps jadis par d’admirables traités ; mais ces exercices, décidément trop élitistes, ont cédé la place au tir, certainement moins cruel que la chasse à courre, mais aussi moins esthétique. Avec ce raisonnement, je sens que je n’aurais pas eu la moyenne au bachot…

Chacun, et c’est normal, cherche à remplir sa gibecière. Ce n’est pas vrai qu’en politique. Rabelais parlait de la « gibecière de notre entendement » ; c’était cocasse, mais sage.

14 juin 2002

Immigration

Les préoccupations de l’Union européenne quant à l’immigration incitent à se poser à ce sujet d’autres questions que techniques et économiques. Des questions de langage, par exemple.

Spécialisé pour désigner l’arrivée d’étrangers à la recherche de travail ou d’asile, le mot est apparu à la fin du XVIIIe siècle, parallèlement à émigration, à peine plus ancien. Les familles de ces deux mots viennent du latin emigrare et immigrare, formés de migrare, signifiant « changer de lieu, de résidence ». Migration s’est dit dès le XVIe siècle des Français qui allaient s’installer aux Antilles ou en Louisiane, mais aussi, deux siècles plus tard, du déplacement forcé et criminel d’Africains « importés » dans ces régions comme esclaves et main-d’œuvre.

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