Joseph Balsamo. Tome IV
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #4
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome IV». Краткое содержание книги:
Gilbert n�eut pas plus t�t prononc� cette parole, que Rousseau devint plus p�le que Gilbert ne l��tait lui-m�me, et que, perdant toute contenance:
� De quel droit me parlez-vous ainsi? balbutia-t-il.
� C�est parce que, �tant chez vous, monsieur Rousseau, dans cette mansarde o� vous m�aviez donn� l�hospitalit�, j�ai lu ce que vous �criviez sur ce sujet; parce que vous avez d�clare que les enfants n�s dans la mis�re sont � l��tat, qui doit en prendre soin; parce que, enfin, vous vous �tes toujours regard� comme un honn�te homme, bien que vous n�ayez pas recul� devant l�abandon des enfants qui vous �taient n�s.
� Malheureux, dit Rousseau, tu avais lu mon livre et tu viens me tenir un pareil langage!
� Eh bien? fit Gilbert.
� Eh bien, tu n�es qu�un mauvais esprit joint � un mauvais c�ur.
� Monsieur Rousseau!
� Tu as mal lu dans mes livres, comme tu lis mal dans la vie humaine! Tu n�as vu que la surface des feuillets, comme tu ne vois que celle du visage! Ah! tu crois me rendre solidaire de ton crime en me citant les livres que j�ai �crits; en me disant: �Vous avouez avoir fait ceci, donc, je puis le faire!� Mais, malheureux! ce que tu ne sais pas, ce que tu n�as pas lu dans mes livres, ce que tu n�as point devin�, c�est que la vie enti�re de celui que tu as pris pour exemple, cette vie de mis�re et de souffrance, je pouvais l��changer contre une existence dor�e, voluptueuse, pleine de faste et de plaisir. Ai-je moins de talent que M. de Voltaire, et ne pouvais-je pas produire autant que lui? En m�appliquant moins que je ne le fais, ne pouvais-je pas vendre mes livres aussi cher qu�il vend les siens et forcer l�argent � venir rouler dans mon coffre, en tenant sans cesse un coffre � moiti� plein � la disposition de mes libraires? L�or attire l�or: ne le sais-tu pas? J�aurais eu une voiture pour promener une jeune et belle ma�tresse et, crois-le bien, ce luxe n�e�t point tari en moi la source d�une intarissable po�sie. N�ai-je plus de passions? Dis! Regarde bien mes yeux qui, � soixante ans, brillent encore des feux de la jeunesse et du d�sir? Toi qui as lu ou copi� mes livres, voyons, ne te rappelles-tu pas que malgr� le d�clin des ans, malgr� des maux tr�s r�els et tr�s graves, mon c�ur, toujours jeune, semble avoir h�rit�, pour mieux souffrir, h�rit� toutes les forces du reste de mon organisation? Accabl� d�infirmit�s qui m�emp�chent de marcher, je me sens plus de vigueur et de vie pour absorber la douleur que je n�en eus jamais dans la fleur de mon �ge pour accueillir les rares f�licit�s que j�ai re�ues de Dieu.
� Je sais tout cela, monsieur, dit Gilbert. Je vous ai vu de pr�s et vous ai compris.
� Alors, si tu m�as vu de pr�s, alors, si tu m�as compris, ma vie n�a-t-elle pas pour toi une signification qu�elle n�a pas pour les autres? Cette abn�gation �trange qui n�est pas dans ma nature ne te dit-elle pas que j�ai voulu expier�
� Expier! murmura Gilbert.
� N�as-tu pas compris, continua le philosophe, que, cette mis�re m�ayant forc� tout d�abord de prendre une d�termination excessive, je n�avais plus trouv� ensuite d�autre excuse � cette d�termination que le d�sint�ressement et la pers�v�rance dans la mis�re? N�as-tu pas compris que j�ai puni mon esprit par l�humiliation? Car c��tait mon esprit qui �tait coupable; mon esprit, qui avait eu recours aux paradoxes pour se justifier, tandis que, d�un autre c�t�, je punissais mon c�ur par la perp�tuit� du remords.
� Ah! s��cria Gilbert, c�est ainsi que vous me r�pondez! c�est ainsi que, vous autres philosophes, qui jetez des pr�ceptes �crits au genre humain, vous nous plongez dans le d�sespoir, en nous condamnant si nous nous irritons. Eh! que m�importe, � moi, votre humiliation, du moment qu�elle est secr�te, votre remords, d�s qu�il est cach�! Oh! malheur, malheur � vous, malheur! et que les crimes commis en votre nom retombent sur votre t�te!
� Sur ma t�te, dites-vous, la mal�diction et le ch�timent � la fois, car vous oubliez le ch�timent, oh! ce serait trop! Vous qui avez p�ch� comme moi, vous condamnez-vous aussi s�v�rement que moi!
� Plus s�v�rement encore, dit Gilbert; car ma punition, � moi, sera terrible; car, � pr�sent que je n�ai plus foi en rien, je me laisserai tuer par mon adversaire, ou plut�t par mon ennemi; suicide que ma mis�re me conseille, que ma conscience me pardonne; car, maintenant, ma mort n�est plus un vol fait � l�humanit�, et vous avez �crit l� une phrase que vous ne pensiez pas.
� Arr�te, malheureux! dit Rousseau, arr�te; n�as-tu pas fait assez de mal avec l�imb�cile cr�dulit�? Faut-il que tu en fasses plus encore avec le scepticisme stupide? Tu m�as parl� d�un enfant? Tu m�as dit que tu �tais ou que tu allais �tre p�re?
� Je l�ai dit, r�p�ta Gilbert.
� Sais-tu bien ce que c�est, murmura Rousseau � voix basse, que d�entra�ner avec soi, non pas dans la mort, mais dans la honte, des cr�atures n�es pour respirer librement et purement le grand air de la vertu, que Dieu donne pour dot � tout homme sortant du sein de sa m�re? �coute cependant combien ma situation est horrible: quand j�ai abandonn� mes enfants, j�ai compris que la soci�t�, que toute sup�riorit� blesse, allait me jeter cette injure � la face comme un reproche infamant; alors je me suis justifi� avec des paradoxes; alors j�ai employ� dix ans de ma vie � donner des conseils aux m�res pour l��ducation de leurs enfants, moi qui n�avais pas su �tre p�re; � la patrie pour la formation des citoyens forts et honn�tes, moi qui avais �t� faible et corrompu. Puis, un jour, le bourreau qui venge la soci�t�, la patrie et l�orphelin, le bourreau, ne pouvant s�en prendre � moi, s�en est pris � mon livre, et l�a br�l� comme une honte vivante pour le pays dont ce livre avait empoisonn� l�air. Choisis, devine, juge; ai-je bien fait dans l�action? Ai-je fait mal dans les pr�ceptes? Tu ne r�ponds pas; Dieu lui-m�me serait embarrass�; Dieu, qui tient en ses mains l�inflexible balance du juste et de l�injuste. Eh bien, moi, j�ai un c�ur qui r�sout la question, et ce c�ur me dit l�, au fond de ma poitrine: �Malheur � toi, p�re d�natur�, qui as abandonn� tes enfants; malheur � toi si tu rencontres la jeune prostitu�e qui rit impudemment le soir au coin d�un carrefour, car c�est peut-�tre ta fille abandonn�e que la faim a pouss�e � l�infamie; malheur � toi si tu rencontres dans la rue le voleur qu�on arr�te, rouge encore de son larcin, car celui-l� est peut-�tre ton fils abandonn�, que la faim a pouss� au crime!�
� ces mots, Rousseau, qui s��tait soulev�, retomba dans son fauteuil.
� Et, cependant, continua-t-il d�une voix bris�e qui avait l�accent d�une pri�re, moi, je n�ai point �t� coupable autant qu�on pourrait le croire; moi, j�ai vu une m�re sans entrailles, de moiti� dans ma complicit�, oublier, comme font les animaux, et je me suis dit: �Dieu a permis que la m�re oublie, c�est donc qu�elle doit oublier.� Eh bien, je me suis tromp� � ce moment, et, aujourd�hui que tu m�as entendu dire � toi ce que je n�ai jamais dit � personne, aujourd�hui tu n�as plus le droit de t�abuser.
� Ainsi, demanda le jeune homme en fron�ant le sourcil, vous n�eussiez jamais abandonn� vos enfants si vous aviez eu de l�argent pour les nourrir?
� Seulement le strict n�cessaire, non, jamais, je le jure, jamais!
Et Rousseau �tendit solennellement sa main tremblante vers le ciel.
� Vingt mille livres, demanda Gilbert, est-ce assez pour nourrir son enfant?
� Oui, c�est assez, dit Rousseau.
� Bien, dit Gilbert, merci, monsieur; maintenant, je sais ce qui me reste � faire.
� Et, dans tous les cas, jeune comme vous l��tes, avec votre travail, vous pouvez nourrir votre enfant, dit Rousseau. Mais vous avez parl� de crime; on vous cherche, on vous poursuit peut-�tre�
� Oui, monsieur.