Joseph Balsamo. Tome IV
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #4
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome IV». Краткое содержание книги:
Mais, aussit�t que la porte fut referm�e, Rousseau profita de son isolement pour s��tendre avec d�lices sur sa chaise, regarda les oiseaux qui becquetaient sur la fen�tre un peu de mie de pain, et respira tout le soleil qui filtrait entre les chemin�es des maisons voisines.
Sa pens�e, jeune et rapide, n�eut pas plus t�t senti la libert� qu�elle ouvrit ses ailes comme faisaient ces passereaux apr�s leurs joyeux repas.
Tout � coup la porte d�entr�e cria sur ses gonds et vint arracher le philosophe � sa douce somnolence.
� Eh quoi! se dit-il, d�j� de retour!� me serais-je endormi quand je croyais r�ver seulement?
La porte de son cabinet s�ouvrit lentement � son tour.
Rousseau tournait le dos � cette porte; convaincu que c��tait Th�r�se qui rentrait, il ne se d�rangea m�me pas.
Il se fit un moment de silence.
Puis, au milieu de ce silence:
� Pardon, monsieur, dit une voix qui fit tressaillir le philosophe.
Rousseau se retourna vivement.
� Gilbert! dit-il.
� Oui, Gilbert; encore une fois, pardon, monsieur Rousseau.
C��tait Gilbert, en effet.
Mais Gilbert h�ve et les cheveux �pars, cachant mal, sous ses v�tements en d�sordre, ses membres amaigris et tremblotants; Gilbert, en un mot, dont l�aspect fit fr�mir Rousseau et lui arracha une exclamation de piti� qui ressemblait � de l�inqui�tude.
Gilbert avait le regard fixe et lumineux des oiseaux de proie affam�s; un sourire de timidit� affect�e contrastait avec ce regard comme ferait, avec le haut d�une t�te s�rieuse d�aigle, le bas d�une t�te railleuse de loup ou de renard.
� Que venez-vous faire ici? s��cria vivement Rousseau, qui n�aimait pas le d�sordre et le regardait chez autrui comme un indice de mauvais dessein.
� Monsieur, r�pondit Gilbert, j�ai faim.
Rousseau frissonna en entendant le son de cette voix qui prof�rait le plus terrible mot de la langue humaine.
� Et comment �tes-vous entr� ici? demanda-t-il. La porte �tait ferm�e.
� Monsieur, je sais que madame Th�r�se met ordinairement la clef sous le paillasson; j�ai attendu que madame Th�r�se f�t sortie, car elle ne m�aime pas et aurait peut-�tre refus� de me recevoir ou de m�introduire pr�s de vous; alors, vous sachant seul, j�ai mont�, j�ai pris la clef dans la cachette, et me voici.
Rousseau se souleva sur les deux bras de son fauteuil.
� �coutez-moi, dit Gilbert, un moment, un seul moment, et je vous jure, monsieur Rousseau, que je m�rite d��tre entendu.
� Voyons, r�pondit Rousseau saisi de stupeur � la vue de cette figure qui n�offrait plus aucune expression des sentiments communs � la g�n�ralit� des hommes.
� J�aurais d� commencer par vous dire que je suis r�duit � une telle extr�mit�, que je ne sais si je dois voler, me tuer ou faire pis encore� Oh! ne craignez rien, mon ma�tre et mon protecteur, dit Gilbert d�une voix pleine de douceur; car je crois, en y r�fl�chissant, que je n�aurai pas besoin de me tuer et que je mourrai bien sans cela� Depuis huit jours que je me suis enfui de Trianon, je parcours les bois et les plaines sans manger autre chose que des l�gumes verts ou quelques fruits sauvages dans les bois. Je suis sans forces. Je tombe de fatigue et d�inanition. Quant � voler, ce n�est pas chez vous que je le tenterai; j�aime trop votre maison, monsieur Rousseau. Quant � cette troisi�me chose, oh! pour l�accomplir�
� Eh bien? fit Rousseau.
� Eh bien, il me faudrait une r�solution que je viens chercher ici.
� �tes-vous fou? s��cria Rousseau.
� Non, monsieur; mais je suis bien malheureux, bien d�sesp�r�, et je me serais noy� dans la Seine ce matin, sans une r�flexion qui m�est venue.
� Laquelle?
� C�est que vous avez �crit: �Le suicide est un vol fait au genre humain.�
Rousseau regarda le jeune homme comme pour lui dire: �Avez-vous l�amour-propre de croire que c�est � vous que je pensais en �crivant cela?�
� Oh! je comprends, murmura Gilbert.
� Je ne crois pas, dit Rousseau.
� Vous voulez dire: �Est-ce que votre mort, � vous, mis�rable qui n��tes rien, qui ne poss�dez rien, qui ne tenez � rien, serait un �v�nement?�
� Ce n�est point de cela qu�il s�agit, dit Rousseau honteux d��tre devin�; mais vous aviez faim, je crois?
� Oui, je l�ai dit.
� Eh bien, puisque vous saviez o� est la porte, vous savez aussi o� est le pain: allez au buffet, prenez du pain, et partez.
Gilbert ne bougea point.
� Si ce n�est pas du pain qu�il vous faut, si c�est de l�argent, je ne vous crois pas assez m�chant pour maltraiter un vieillard qui fut votre protecteur, dans la maison m�me qui vous a donn� asile. Contentez-vous donc de ce peu� Tenez.
Et, fouillant � sa poche, il lui pr�senta quelques pi�ces de monnaie.
Gilbert lui arr�ta la main.
� Oh! dit-il avec une douleur poignante, ce n�est ni d�argent ni de pain qu�il s�agit; vous n�avez pas compris ce que je voulais dire quand je parlais de me tuer. Si je ne me tue pas, c�est que maintenant ma vie peut �tre utile � quelqu�un, c�est que ma mort volerait quelqu�un, monsieur. Vous qui connaissez toutes les lois sociales, toutes les obligations naturelles, est-il en ce monde un lien qui puisse rattacher � la vie un homme qui veut mourir?
� Il en est beaucoup, dit Rousseau.
� �tre p�re, murmura Gilbert, est-ce un de ces liens-l�? Regardez-moi en me r�pondant, monsieur Rousseau, que je voie la r�ponse dans vos yeux.
� Oui, balbutia Rousseau; oui, bien certainement. � quoi bon cette question de votre part?
� Monsieur, vos paroles vont �tre un arr�t pour moi, dit Gilbert; pesez-les donc bien, je vous en conjure, monsieur; je suis si malheureux, que je voudrais me tuer; mais� mais, j�ai un enfant!
Rousseau fit un bond d��tonnement sur son fauteuil.
� Oh! ne me raillez pas, monsieur, dit humblement Gilbert; vous croiriez ne faire qu�une �gratignure � mon c�ur, et vous l�ouvririez comme avec un poignard: je vous le r�p�te, j�ai un enfant.
Rousseau le regarda sans lui r�pondre.
� Sans cela, je serais d�j� mort, continua Gilbert; dans cette alternative, je me suis dit que vous me donneriez un bon conseil, et je suis venu.
� Mais, demanda Rousseau, pourquoi donc ai-je des conseils � vous donner, moi? est-ce que vous m�avez consult� quand vous avez fait la faute?
� Monsieur, cette faute�
Et Gilbert, avec une expression �trange, s�approcha de Rousseau.
� Eh bien? fit celui-ci.
� Cette faute, reprit Gilbert, il y a des gens qui l�appellent un crime.
� Un crime! raison de plus alors pour que vous ne m�en parliez pas. Je suis un homme comme vous, et non un confesseur. D�ailleurs, ce que vous me dites ne m��tonne point; j�ai toujours pr�vu que vous tourneriez mal; vous �tes une m�chante nature.
� Non, monsieur, r�pondit Gilbert en secouant m�lancoliquement la t�te. Non, monsieur, vous vous trompez; j�ai l�esprit faux ou plut�t fauss�; j�ai lu beaucoup de livres qui m�ont pr�ch� l��galit� des castes, l�orgueil de l�esprit, la noblesse des instincts; ces livres, monsieur, �taient sign�s de si illustres noms, qu�un pauvre paysan comme moi a bien pu s��garer� Je me suis perdu.
� Ah! ah! je vois o� vous voulez en venir, monsieur Gilbert.
� Moi?
� Oui; vous accusez ma doctrine; n�avez-vous pas le libre arbitre?
� Je n�accuse pas, monsieur; je vous dis ce que j�ai lu; ce que j�accuse, c�est ma cr�dulit�; j�ai cru, j�ai failli; il y a deux causes � mon crime: vous �tes la premi�re, et je viens d�abord � vous; j�irai ensuite � la seconde, mais � son tour et quand il en sera temps.
� Enfin, voyons, que me demandez-vous?
� Ni bienfait, ni abri, ni pain m�me, quoique je sois abandonn�, affam�; non, je vous demande un soutien moral, je vous demande une sanction de votre doctrine, je vous demande de me rendre par un mot toute ma force, qui s�est bris�e, non pas par l�inanition, en mes bras et en mes jambes, mais par le doute, en ma t�te et en mon c�ur. Monsieur Rousseau, je vous adjure donc de me dire si ce que j��prouve depuis huit jours est la douleur de la faim, dans les muscles de mon estomac, ou si c�est la torture du remords, dans les organes de ma pens�e. J�ai engendr� un enfant, monsieur, en commettant un crime; eh bien, maintenant, dites-moi, faut-il que je m�arrache les cheveux dans un d�sespoir amer et que je me roule sur le sable en criant: �Pardon!� ou faut-il que je crie, comme la femme de l��criture, en disant: �J�ai fait comme tout le monde; s�il en est parmi les hommes un meilleur que moi, qu�il me lapide?� En un mot, monsieur Rousseau, vous qui avez d� �prouver ce que j��prouve, r�pondez � cette question. Dites, dites, est-il naturel qu�un p�re abandonne son enfant?