Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— J’espère pour vous que c’est de l’argent propre, monsieur Cortès, avait répondu Faugeron.
Antoine avait failli lui raccrocher au nez.
Il n’empêche que, chaque matin, il se réveillait avec la même angoisse et la phrase de Faugeron résonnait à ses oreilles : « J’espère pour vous que c’est de l’argent propre, monsieur Cortès. » Chaque matin aussi, il regardait dans le courrier si sa paie n’était pas arrivée…
Il n’avait pas menti aux filles : il veillait sur soixante-dix mille crocodiles ! Les plus grands prédateurs de la terre. Des reptiles qui règnent sur la chaîne alimentaire depuis vingt millions d’années. Qui descendent de la préhistoire, sont apparentés aux dinosaures. Chaque matin, une fois les tâches distribuées et l’ordre du jour fixé, il partait avec mister Lee vérifier que tout marchait selon les plans et les prévisions. Pour le moment, il dévorait des ouvrages sur le comportement des crocodiles afin d’améliorer le rendement et la reproduction.
— Tu sais, expliquait-il à Mylène qui regardait les reptiles avec méfiance, ils ne sont pas agressifs pour le plaisir. C’est un comportement purement instinctif : ils éliminent les plus faibles et, en bons éboueurs, ils nettoient scrupuleusement la nature. Ce sont de véritables aspirateurs de saletés dans les rivières.
— Oui, mais lorsqu’ils t’attrapent, ils peuvent te dévorer en un clin d’œil. C’est l’animal le plus dangereux du monde !
— Il est très prévisible. On sait pourquoi et comment il attaque : quand on fait des remous, le crocodile croit qu’il a affaire à un animal en détresse et il fonce droit sur lui. Mais si on glisse lentement dans l’eau, il ne bouge pas. Tu ne veux pas essayer ?
Elle avait sursauté et Antoine avait éclaté de rire.
— Pong m’a montré : l’autre jour, il s’est glissé à côté d’un crocodile, sans bouger, sans faire de remous, et le crocodile ne lui a rien fait.
— Je te crois pas.
— Si, je t’assure ! Je l’ai vu, de mes yeux vu.
— La nuit, tu sais, Antoine… Parfois, je me lève pour les regarder et j’aperçois leurs yeux dans le noir… Ça fait comme des lampes de poche sur l’eau. Des petites lucioles jaunes qui flottent… Ils ne dorment jamais ?
Il riait de son innocence, de sa curiosité de petite fille et la serrait contre lui. C’était une bonne compagnie, Mylène. Elle ne s’était pas encore complètement habituée à la vie dans la plantation, mais elle était pleine de bonne volonté. « Je pourrais peut-être leur apprendre le français… ou à lire et à écrire », disait-elle à Antoine quand il l’emmenait faire le tour des cases des employés. Elle disait quelques mots aux femmes, les félicitait sur la propreté de leur intérieur, prenait dans ses bras les premiers bébés nés à Croco Park et les berçait. « J’aimerais bien me rendre utile, tu sais… Comme Meryl Streep dans Out of Africa, tu te souviens de ce film ? Elle était si belle… Je pourrais faire comme elle : ouvrir une infirmerie. J’ai passé mon brevet de secouriste quand j’étais à l’école… j’apprendrais à désinfecter les blessures, à les recoudre. Au moins, je m’occuperais… Ou servir de guide aux touristes qui viennent visiter… »
— Ils ne viennent plus, il y a eu trop d’accidents ! Les voyagistes ne veulent plus prendre ce risque…
— C’est dommage… J’aurais pu ouvrir une petite boutique de souvenirs. Ç’aurait fait des sous…
Elle avait essayé de travailler à l’infirmerie. Ça n’avait pas été un franc succès. Elle s’était présentée, vêtue d’un jean blanc et d’un calicot en dentelle blanche, transparente, et les ouvriers s’étaient précipités pour lui montrer un petit bobo qu’ils s’étaient fait exprès afin qu’elle les palpe, les soigne, les ausculte.
Elle avait dû abandonner.
Antoine l’emmenait parfois avec lui, dans la Jeep. Un jour, alors qu’ils parcouraient tous les deux la plantation, ils avaient aperçu un crocodile qui déchiquetait un gnou d’au moins deux cents kilos. Le crocodile roulait et tournait sur lui-même, entraînant sa proie dans ce que les employés appelaient « le rouleau de la mort ». Mylène avait hurlé de terreur et, depuis, elle préférait rester à la maison à l’attendre. Antoine lui avait expliqué qu’elle n’avait plus rien à craindre de ce crocodile-là : après un tel repas, il se passerait de nourriture pendant plusieurs mois.
C’était le plus gros problème auquel Antoine était confronté : nourrir les crocodiles en captivité. Les rivières aménagées pour garder les crocodiles s’enfonçaient certes dans le territoire où vivait un riche gibier mais les animaux sauvages, méfiants, ne s’approchaient plus de l’eau et remontaient leur cours, plus haut, pour se désaltérer. Les crocodiles dépendaient de plus en plus de la nourriture fournie par les employés de la plantation. Mister Lee avait été obligé d’organiser une « ronde alimentaire » qui consistait à faire marcher des ouvriers le long des rivières en traînant derrière eux des chapelets de carcasses de poulets immergées. Parfois, quand ils croyaient qu’on ne les voyait pas, les employés tiraient d’un coup sec sur la ficelle, happaient une carcasse et la dévoraient. Ils la nettoyaient proprement, aspirant la chair, recrachant les os, puis reprenaient leur ronde.
Il fallait donc élever de plus en plus de poulets.
Il faut absolument que je me débrouille pour faire revenir les animaux sauvages à proximité des rivières, sinon je vais avoir un grave problème sur les bras. Ces crocodiles ne peuvent pas se nourrir exclusivement de ce qui vient de la main de l’homme, ils vont finir par ne plus chasser, ne plus se déplacer et perdre leur vitalité. Ils vont devenir si fainéants qu’ils ne voudront même plus se reproduire.
De plus, il était inquiet quant à la proportion de crocodiles mâles et femelles. Il s’était aperçu qu’il risquait fort d’y avoir trop de mâles pour trop peu de femelles. Difficile de repérer à l’œil nu le sexe de cet animal. Il aurait fallu les endormir et les marquer dès leur arrivée, mais cela n’avait pas été fait. Peut-être faudrait-il, un jour, entreprendre un grand tri sexuel ?