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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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17 janvier 2002

Censure

Le Conseil constitutionnel est chargé d’examiner les projets de loi et de juger de leur conformité à la Constitution. Quand il rejette un article ou un élément du projet, on parle de censure. Ce faisant, on risque de suggérer autre chose qu’un constat objectif de non-conformité. C’est que censure, qui vient du droit romain, est rapidement devenu synonyme de critique, condamnation et blâme, et, en politique, de vote défavorable à un gouvernement. En outre, censure et censurer s’appliquent à une détestable pratique, celle qui consiste à interdire la circulation des opinions qui déplaisent à un pouvoir. Notre Victor Hugo national écrivait en 1830 : « La censure est mon ennemie littéraire. La censure est mon ennemie politique. La censure est de droit improbe, malhonnête et déloyale. J’accuse la censure. » Cette censure qu’adorent les dictatures, et que pratiquent sournoisement certaines « démocraties », venait alors de la religion, où il s’agissait de condamner ce qui était contraire au dogme.

La Constitution n’est pas un dogme, mais un texte fondateur de la légitimité. Toute loi, tout article de loi doit s’y conformer ; sinon, il y a rejet, ce qui ne fait qu’appliquer un principe. Mais le principe constitutionnel étant supposé connu du législateur, cette censure est aussi une critique sévère à son égard. D’où, qu’on le veuille ou non, une interprétation politique et un procès d’intention. La Corse, une région, donc, ne pourra pas adapter la loi nationale : c’est cela qu’affirme le Conseil, et rien d’autre. Cela suffit pour créer une ambiguïté : une Constitution, tout comme un dogme, n’est pas toujours claire : pour déclarer qu’une loi s’y oppose, il faut non seulement interpréter le projet de loi, mais interpréter la Constitution elle-même.

Censure, le mot, vient du nom du magistrat romain qui, étant chargé de répartir l’impôt entre les citoyens, le census, pouvait et même devait apprécier leur comportement civique et moral. Appréciateur, le censeur a rapidement été considéré comme une sorte de juge, à la fois contrôleur fiscal et accusateur public. Un peu dangereux, comme institution… Au passage, ces attributions d’appréciateur expliquent la signification de l’adjectif censé, avec un c, qui signifie « supposé, réputé ». Donc, la censure constitutionnelle est censée exprimer la vérité de la Constitution, ce qui suggère que cette vérité n’est que supposée. Et revient l’idée d’interprétation, qui rend douteuse toute censure. Reste à faire confiance à la compétence des interprètes, qui sont censés, eux, être des « sages », ou alors à se résoudre à modifier la Constitution, qui n’est ni intangible ni sacrée, mais qui se doit d’être sensée, avec un s. De la censure au bon sens, en quelque sorte.

18 janvier 2002

Braquage

Dans le répertoire des mots français qui inquiètent, parce qu’ils illustrent l’insécurité, figurent le verbe braquer et ses dérivés. Braquages de supermarchés, de bijouteries, de banques ont succédé aux hold-up venus des États-Unis, et qui suggéraient le fait d’arrêter, de retenir (to hold up) la diligence pour détrousser ses passagers.

Braquage est plus français, mais plus obscur, car le verbe braquer, qui semble venir du latin brachium, « le bras », a suivi une trajectoire inconnue ; en outre, on ignore ses rapports avec le mot germanique qui a donné le nom d’un chien de chasse, le braque, d’où vient braconnier. Braque est aujourd’hui surtout connu comme synonyme de cinglé, dingue. Et il est vrai que les tontons braqueurs, surtout quand ils sont flingueurs, nous paraissent franchement braques, ce qui les rend plus dangereux.

Mais braquer, avec les années « folles », où apparemment nous sommes encore, signifiait surtout « faire tourner », d’abord un chariot, plus tard une automobile. Pourtant, par une image compréhensible, faire tourner son arme vers un objectif, la pointer, viser, s’est dit braquer. Plus pacifiquement, on braque un télescope sur une étoile, et on peut braquer quelqu’un contre soi en le traitant mal.

L’idée de braquer une arme l’a emporté sur les autres emplois, au point qu’un peu avant 1930 l’argot s’en est emparé pour exprimer l’idée d’« attaquer avec une arme ». Braquage a suivi le mouvement et on a eu en prime le mot braqueur, pour désigner une variété armée de casseurs, détrousseurs, preneurs d’otages.

Le braquage d’une arme est fait pour intimider ; le braquage tout court est fait pour prendre, pour voler. Mais l’arme d’intimidation peut tuer. C’est pourquoi les casseurs devenus braqueurs sont des flingueurs en puissance.

L’évolution de ces mots est un indice de l’aggravation de la violence : braquer égale tourner, diriger, puis viser, puis menacer, puis voler, enfin, tuer. Si les braquages de commerces de luxe, dans les beaux quartiers, illustrent une montée de violence, ils désignent aussi une inégalité, une injustice sociale, sur lesquelles il n’est pas mauvais de braquer son regard.

22 janvier 2002

Misère

(Hommage à P. Bourdieu)

La misère : voilà un mot ambigu. Il est parti de la psychologie, car le latin miseria signifiait surtout « malheur » ; le mot venait d’un adjectif, miser, dont l’origine est mystérieuse. Puis misère a concerné la dureté de la société, qui maintient ou conduit un grand nombre de personnes à l’indigence. Réalité économique et sociale, qu’il ne suffit pas de déplorer, mais dont il faut chercher la nature et les causes, même si cela dérange. Un des projets essentiels d’une sociologie digne de ce nom, c’est de rendre compte des inégalités, des dominations, des violences concrètes et symboliques. Celles-ci aboutissent, pour une partie de l’humanité, à une misère économique et morale. Telle fut la démarche de Pierre Bourdieu, sociologue critique dans la ligne des plus grands explorateurs de la complexité sociale, Émile Durkheim, Karl Marx, Max Weber, par ailleurs politiquement opposés. Après un modèle d’enquête, La Distinction, qui montre comment la culture tout entière est conditionnée par des jugements inégalitaires, après la tendance de l’école à reproduire les modèles culturels (La Reproduction), Bourdieu s’en était pris, de manière énergique, militante, parfois discutable, à la malfaisance de tout système établi et de toute classe dominante. Résultat : de la misère. En effet, Bourdieu intitula La Misère du monde un recueil de témoignages très concrets sur la condition inacceptable de trop de Français, en symbole d’un problème mondial.

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