Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Antoine… Là, regarde… Je ne rêve pas ! Il m’a léché la main.
Il n’y avait ni chien ni chat dans la plantation : les Chinois ne les aimant pas, ils finissaient jetés en pâture aux crocodiles. Mylène avait recueilli un petit chat sur la plage de Malindi, un ravissant chaton blanc avec deux petites oreilles pointues et noires. Elle l’avait appelé Milou et lui avait acheté un collier en coquillages blancs. On retrouva le collier flottant sur l’eau d’une rivière à crocodiles. Mylène avait sangloté de terreur. « Antoine, le petit chat est mort ! Ils l’ont mangé. »
— Rendors-toi, chérie, on a encore un peu de temps…
Mylène enfonça ses ongles dans le cou d’Antoine et le força à se réveiller. Il fit un effort, se frotta les yeux et, se penchant par-dessus l’épaule de Mylène, il aperçut, sur le parquet, un long crocodile luisant et gras qui le fixait de ses yeux jaunes.
— Ah, déglutit-il, en effet… Nous avons un problème. Ne bouge pas, Mylène, surtout ne bouge pas ! Le crocodile attaque si tu bouges. Si tu restes immobile, il ne te fait rien !
— Mais regarde : il nous fixe !
— Pour le moment, si nous ne bougeons pas, nous sommes ses amis.
Antoine observa l’animal qui le tenait en mire de ses minces fentes jaunâtres. Il frissonna. Mylène le sentit et le secoua.
— Antoine, il va nous dévorer !
— Mais non…, dit Antoine pour la calmer. Mais non…
— T’as vu ses crocs ? hurla Mylène.
Le crocodile les regardait en bâillant, découvrant des dents acérées et puissantes, et se rapprocha du lit en se dandinant.
— Pong ! cria Antoine. Pong, où es-tu ?
L’animal renifla le bout de drap blanc qui traînait sur le sol et, le saisissant entre ses mâchoires, se mit à tirer, tirer sur le drap, entraînant Antoine et Mylène qui se raccrochèrent aux barreaux du lit.
— Pong ! hurla Antoine qui perdait son sang-froid. Pong !
Mylène criait, criait tant que le crocodile se mit à vagir et à faire vibrer ses flancs.
— Mylène, tais-toi ! Il pousse son cri de mâle ! Tu es en train de l’exciter sexuellement, il va nous sauter dessus.
Mylène devint livide et se mordit les lèvres.
— Oh, Antoine ! On va mourir…
— Pong ! cria Antoine, en prenant bien soin de ne pas bouger et de ne pas laisser la peur l’envahir. Pong !
Le crocodile regardait Mylène et émettait un drôle de couinement qui semblait venir de son thorax. Antoine ne put s’empêcher de piquer un fou rire.
— Mylène… je crois qu’il est en train de te faire la cour.
Mylène, furieuse, lui décocha un coup de pied dans la cuisse.
— Antoine, je croyais que tu avais toujours une carabine sous l’oreiller…
— Je l’avais au début mais…
Il fut interrompu par des pas précipités qui montaient les escaliers. Puis on frappa à la porte. C’était Pong. Antoine lui demanda de neutraliser l’animal et tira le drap sur la poitrine de Mylène que Pong détaillait en faisant semblant de baisser les yeux.
— Bambi ! Bambi ! couina Pong, parlant soudain comme une vieille Chinoise édentée. Come here, my beautiful Bambi… Those people are friends !
Le crocodile tourna lentement sa tête de gyrophare à yeux jaunes vers Pong, hésita un instant puis, poussant un soupir, fit pivoter son corps et rampa jusqu’à mister Lee qui le flatta de la main et le caressa entre les yeux.
— Good boy, Bambi, good boy…
Puis il sortit une cuisse de poulet de la poche de son short et la tendit à l’animal qui l’attrapa d’un coup sec et brutal.
C’en fut trop pour Mylène.
— Pong, take the Bambi away ! Out ! Out ! dit-elle dans son anglais approximatif.
— Yes, mâme, yes… Come on, Bambi.
Et le crocodile, en se dandinant, disparut à la suite de Pong.
Mylène, livide et tremblante, interrogea Antoine d’un long regard qui signifiait « je ne veux plus jamais voir cet animal dans la maison, tu as compris, j’espère ? ». Antoine acquiesça et, attrapant son short et un tee-shirt, partit à la recherche de Pong et de Bambi.
Il les trouva dans la cuisine avec Ming, la femme de Pong. Pong et Ming gardaient les yeux baissés pendant que Bambi mordillait le pied de la table où Pong avait attaché une carcasse de poulet frit. Antoine avait appris qu’il ne fallait jamais affronter un Chinois de front. Le Chinois est très sensible, susceptible même, et chaque avertissement peut être interprété comme une humiliation qu’il remâchera longtemps. Il demanda donc avec douceur à Pong d’où venait cet animal charmant, certes, mais menaçant et qui, en tous les cas, n’avait pas sa place à la maison. Pong raconta l’histoire de Bambi dont la mère avait été découverte morte dans le Boeing qui les amenait de Thaïlande. Il n’était pas plus grand qu’un gros têtard, assura Pong, et si mignon, mister Tonio, si mignon… Pong et Ming s’étaient attachés au petit Bambi et l’avaient apprivoisé. Ils l’avaient nourri avec des biberons de soupe de poissons et de la bouillie de riz. Bambi avait grandi et ne les avait jamais agressés. Un peu mordillés parfois, mais c’était normal. D’habitude, il vivait dans une mare, entourée d’un enclos, et n’en sortait jamais. Ce matin, il s’était échappé. « Il voulait certainement faire votre connaissance… Cela ne se reproduira plus. Il ne vous fera pas de mal, promit Pong, ne le rejetez pas dans les marais avec les autres, ils le mangeraient, c’est devenu un petit d’homme ! »
Comme si je n’avais pas assez de problèmes comme ça, soupira Antoine en s’épongeant. Il n’était que six heures et demie du matin et déjà la sueur perlait à son front. Il fit promettre à Pong d’enfermer Bambi à double tour et d’avoir l’œil sur lui. Je ne veux plus jamais que cela se reproduise, Pong, plus jamais ! Pong sourit et s’inclina en remerciant Antoine de sa compréhension. « Nevermore, mister Tonio, nevermore ! » croassa-t-il en multipliant les courbettes de soumission.
La plantation comprenait plusieurs départements. Il y avait l’élevage des poulets qui servaient à nourrir les crocodiles et les employés, l’élevage de crocodiles qui partait des barrières de corail et s’étendait sur plusieurs centaines d’hectares à l’intérieur des terres dans des rivières aménagées, la conserverie qui recueillait la viande des crocodiles et la mettait en boîtes, et l’usine de transformation où les peaux des crocodiles étaient découpées, tannées, préparées, assemblées afin de partir en Chine pour être transformées en malles de voyage, valises, sacs, porte-cartes, porte-monnaie siglés au nom des grands maroquiniers français, italiens ou américains. Cette partie de son commerce inquiétait Antoine qui craignait des représailles internationales si on venait à découvrir que le trafic commençait dans sa plantation. Quand il avait été embauché par le propriétaire chinois qui était venu de Pékin pour le rencontrer à Paris, cette partie de son activité lui avait été cachée. Yang Wei avait surtout insisté sur l’élevage, la production de viande et d’œufs qu’il faudrait organiser dans les meilleures conditions financières et sanitaires. Il lui avait parlé d’activités « annexes » sans les détailler, lui promettant qu’il toucherait un pourcentage sur tout ce qui sortait « vivant ou mort » de la plantation. « Dead or alive, mister Cortès ! Dead or alive. » Il souriait d’un large sourire cannibale qui avait fait entrevoir des profits mirifiques à Antoine. C’est une fois sur place qu’il s’était rendu compte qu’il était aussi responsable de l’usine de transformation de peaux.
Il était trop tard pour protester : il s’était engagé dans l’aventure. Moralement et financièrement.
Car Antoine Cortès avait vu grand. Échaudé par son échec précédent chez Gunman and Co, il avait investi dans le Croco Park. Il s’était promis de ne plus jamais être un simple rouage mais de devenir un homme avec lequel il fallait compter. Il avait racheté dix pour cent de l’affaire. Pour cela, il avait fait un emprunt à sa banque. Il était allé voir monsieur Faugeron, au Crédit commercial, lui avait montré les plans d’exploitation du Croco Park, le profil des profits sur un an, deux ans, cinq ans et avait emprunté deux cent mille euros. Monsieur Faugeron avait hésité, mais il connaissait Antoine et Joséphine, présumait que, derrière cet emprunt, se cachaient la fortune de Marcel Grobz et le prestige de Philippe Dupin. Il avait accepté de prêter cette somme à Antoine. Le premier remboursement aurait dû avoir lieu le 15 octobre dernier. Antoine n’avait pu y faire face, sa paie n’étant pas encore arrivée. Problèmes d’intendance, avait expliqué Yang Wei qu’il avait pu finalement joindre au téléphone après plusieurs essais infructueux, ça ne saurait tarder et puis, n’oubliez pas que si les résultats du premier trimestre sont bons vous aurez, à Noël, une grosse prime pour vos premiers trois mois de dur labeur ! « You will be Superman ! Car, vous, les Français avoir beaucoup d’idées et nous les Chinois beaucoup de moyens pour les réaliser ! » Mister Wei avait éclaté d’un rire sonore. « Je rembourserai les trois mensualités en un seul paiement, avait promis Antoine à monsieur Faugeron, le 15 décembre au plus tard ! » Il avait senti à la voix du banquier que ce dernier s’inquiétait et avait employé son ton le plus enthousiaste pour le rassurer. « Ne vous en faites pas, monsieur Faugeron, on est dans du gros buisiness, ici ! La Chine bouge et prospère. C’est le pays avec lequel il faut faire des affaires. Je signe des traites qui feraient rougir vos employés ! Des millions de dollars me passent entre les mains, chaque jour ! »