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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Ainsi, selon le Conseil constitutionnel, les entreprises ont licence de licencier. Licence, c’est liberté. On avait entendu dire que la liberté devait s’arrêter là où commençait la mise en cause de la liberté d’autrui, par exemple celle de gagner sa vie. Mais le raisonnement était, semble-t-il, naïf. Ringard, dirait le libéralissime Alain Madelin.

La licence, licentia, c’est en latin le pouvoir de faire quelque chose librement, par exemple d’enseigner, mais aussi de ne rien faire, d’où le sens de « loisir », mot de même origine. Le dérivé licentiare, au Moyen Âge, aurait pu vouloir dire « libérer » ou « mettre en vacances », mais il faut croire que l’économie se portait déjà assez mal, puisque licencier s’est spécialisé pour congédier, renvoyer, mettre à pied, on dira plus tard vider et virer. Au XVIe siècle, cela devait aller encore plus mal pour l’emploi, car on éprouve le besoin de créer le dérivé licenciement.

Quant au licenciement économique, c’est une idée moderne, avec une désignation ambiguë : la raison économique étant la seule pour l’entreprise, l’embauche comme le licenciement sont toujours économiques. Embauche et licenciement, ne disons pas débauche et mesures licencieuses, qui concernent un autre aspect de la liberté d’agir. Mais licenciement économique peut aussi s’interpréter comme « qui fait faire des économies », à l’entreprise, cela va sans dire.

Donc, prétention inouïe, démodée, liberticide et idéologique, une loi voulait limiter ces économiques dégraissages à une seule circonstance, la mise en danger de l’entreprise. Plan social pour la survie d’une firme, qui menacerait l’activité économique et donc l’emploi. Mais pas de licenciement lorsqu’il ne s’agit que de maintenir ou d’augmenter la compétitivité, la marge bénéficiaire, la rémunération libre du capital libre, et le cours libre des actions, qui n’ont que trop tendance à se tasser sinon à s’effondrer, très libéralement d’ailleurs.

Cette loi portait atteinte, ont pensé les conseillers constitutionnels, à la liberté d’entreprise. Mais que dit la Constitution de la liberté de gagner sa croûte ? Elle dit : droit au travail. Donc, le licenciement économique serait constitutionnel quand il correspond à une simple mesure de gestion. Côté drame humain pour les salariés, c’est une autre affaire.

Les moralistes disaient : il ne faut pas que la liberté dégénère en licence. Les économistes affirment : la liberté d’entreprendre suppose une liberté de licencier. L’idée de lutte des classes est, nous dit-on, complètement démodée ; celle de guerre des idées et des discours, apparemment, ne l’est pas : mais ça, c’est de la politique. Du côté des réalités et de l’action, c’est nettement plus mou : pas de quoi avaler son bretzel libéral[32].

14 janvier 2002

Justice

L’idée de « justice » est probablement universelle ; malheureusement, la pratique de l’injustice l’est aussi. La difficulté, avec justice, c’est que le mot désigne à la fois un principe et une institution très concrète. Différence notable avec d’autres principes fondamentaux, telle la liberté.

Justice vient de la pensée et de la langue latines, où une famille impressionnante de vocables dérive du monosyllabe jus, qu’on traduit imparfaitement par « le droit ». Cette série de mots, qui viennent probablement de l’Orient — on croit à une origine indoiranienne — évoque à la fois l’exactitude logique (d’où justesse) et la rectitude morale. La justice et la justesse ont quelque chose à voir avec l’éthique, et ces idées sont fondées, à l’origine, par la religion. Le premier mot français de cette série n’est pas justice, ni juge, mais jurer. Or, jurer, c’est prononcer la formule rituelle qui engage et doit forcer l’être humain à se conformer à un principe. Quant à juge et juger, ils représentent le latin judicare, où il y a dicere, « dire ». Outre le principe moral, juge et judiciaire contiennent l’idée de « parole ». Ainsi, la justice est chargée de dire, c’est-à-dire d’incarner et de rendre effectif le principe moral d’équité, qui rend égal.

C’est pourquoi l’idée de « justice à deux vitesses » — peut-être beaucoup plus que deux — est scandaleuse. Au passage, j’ai failli avaler mon bretzel — pardon, mon croissant[33] — de travers en lisant dans Le Figaro qu’on avait « l’impression d’une justice sévère pour les puissants, clémente pour les faibles… ». Ça, c’est un scoop… ; les voleurs de poules dont parlait le procureur Éric de Montgolfier vont se réjouir. La justice, depuis le Moyen Âge, n’est plus seulement une abstraction, un principe moral, un idéal, comme la liberté, l’égalité ou la fraternité, mais un système social, une organisation, soumise, comme toute institution humaine, comme la police, avec laquelle la justice collabore, à diverses dérives.

La justice ne peut compter sur l’opération du Saint-Esprit ; elle a besoin de moyens, et d’une certaine force pour passer du principe à la réalité sociale. Admirable remarque de Joseph Joubert, moraliste trop oublié :

« La justice sans force, et la force sans justice : malheur affreux ! »

Il parlait sans doute des principes, mais c’est encore plus vrai de l’organisation judiciaire, qui a besoin de moyens adaptés, ajustés à ses missions. Avec le juge Halphen, la justice française demande justice ; à entendre certains politiques, elle aura du mal à l’obtenir.

15 janvier 2002

En colère

Certains magistrats le sont, et des policiers, des viticulteurs, des éleveurs, des traminots… Ils sont quoi ? En colère. Dans notre français actuel, les manifestations de mécontentement professionnel, grèves, manifs, agressions variées contre l’autorité, interruptions des transports, sont le fait de gens en colère. Avec l’idée de mécontentement agressif qui saisit une personne ou celle de réaction collective d’exaspération devant une situation difficile, le mot colère est sorti de la physiologie. Car le vocable grec d’où il sort, kholera, est un terme de médecine qui s’appliquait à une série de maladies que l’on croyait causées par l’excès de la bile, qui s’appelait kholê : le choléra, bien sûr, en faisait partie. La bile noire, en grec, c’est mélan-colie. Ainsi, à force de se biler, on se met en rogne ; la « mauvaise humeur », c’est exactement la bile noire. La médecine des humeurs n’a plus cours, mais la politique d’humeur prospère et les réactions de mauvaise humeur se multiplient.

Non seulement les difficultés économiques et sociales sont de plus en plus vivement ressenties, mais ceux qui les subissent sont de plus en plus furieux. Entre la déprime, le désespoir et la violence, il y a souvent la colère. Le vocabulaire illustre l’importance de cette réaction : on disait autrefois courroux, fureur ou rage, sans parler de l’ire, qui a servi à former irascible. Coléreux, colérique, irascible, c’est une disposition, un tempérament, une façon d’être ; on disait joliment (on le fait encore « dans les régions ») : « ne sois pas si colère ! ». Se mettre en colère, cela peut arriver à des gens calmes d’habitude. La colère a des modulations : avec en colère, on ne pense guère aux colères froides, calmes, raisonnées, mais aux emportements. Se mettre en rogne, en pétard (sans fumer), être furax, c’est aussi exploser, être « hors de soi ». Quand on est hors de soi, on ne sait plus où on est et, comme les plombs qui sont des fusibles, lorsqu’il y a surtension, ont tendance à péter, on n’y voit plus clair. On est dans le noir, mais curieusement, la colère noire fait voir rouge. Voyant cette couleur excitante, quand la colère passe à l’action, ça peut faire mal. Décolérer, rafraîchir les humeurs, se calmer, ce serait le meilleur moyen pour que le pays se fasse moins de bile.

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32

On venait d’apprendre que George W. Bush, président d’une démocratie, mais membre d’un parti républicain plus libéral que démocrate, s’était étranglé avec ce gâteau sec et salé.

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33

Le bretzel fait allusion à G. W. Bush — voir la chronique précédente — et le croissant à ceux que, selon l’excellent Guy Carlier, je dévorais chaque matin au studio.

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