Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
Donc.
Donc, voilà comment c’est arrivé. Il ne prend pas le temps d’y réfléchir davantage, il plaque son chapeau sur sa tête, double le client qui s’avançait, grommelle un mot d’excuse et pointe la tête à travers la vitre baissée.
— Pour le quai de Valmy ? demande-t-il.
— Quinze euros ? risque le conducteur.
Pays de l’Est, mais lequel, Camille, lui, les accents… Il ouvre la portière arrière. La voiture démarre. Le chauffeur relève la vitre. Il porte un gilet en laine, du genre tricoté à la maison, avec une fermeture Éclair. Ça fait au moins dix ans que Camille n’a pas vu un truc pareil. Depuis qu’il a jeté le sien. Quelques minutes s’écoulent, Camille en ferme les yeux, soulagement.
— Non finalement, dit-il, ramenez-moi plutôt quai des Orfèvres.
Le chauffeur lève les yeux vers le rétroviseur.
Plein cadre : la carte de police du commandant Camille Verhœven.
Louis est sur le départ, en train d’enfiler son manteau Alexander McQueen, quand Camille rentre avec sa proie. Surpris, Louis.
— Tu as une seconde ? demande Camille mais il n’attend pas la réponse, installe le chauffeur dans une salle d’interrogatoire et se perche sur une chaise, en face de lui.
Ça ne va pas durer très longtemps. C’est d’ailleurs ce que Camille explique au type :
— Entre gens de bonne compagnie, on finit toujours par s’entendre, non ?
Le concept « gens de bonne compagnie », pour un Lituanien de cinquante ans, c’est un peu complexe. Alors Camille se réfugie dans des valeurs plus sûres, des explications plus rudimentaires et donc bien plus efficaces :
— Nous (la police, je veux dire), on va tous s’y mettre. Je peux mobiliser de quoi boucler les gares du Nord et de l’Est, Montparnasse, Saint-Lazare, et même les Invalides pour les départs vers l’aéroport de Roissy. On peut rafler les deux tiers des taxis sauvages de Paris en moins d’une heure et empêcher les autres de bosser pendant deux mois. Ceux qu’on ramasse, on les ramène ici, on trie les sans-papiers, les faux papiers, les vieux papiers, on leur colle une amende correspondant au prix de leur bagnole, mais les bagnoles, on les saisit. Ah bah oui, on ne peut pas faire autrement, c’est la loi, tu comprends. Et ensuite, on met la moitié d’entre vous dans des avions pour Belgrade, Tallinn, Vilnius (on s’occupe des réservations, pas d’inquiétude !), et ceux qui restent, on les fout en taule pour deux ans. Qu’est-ce que tu dis de ça, mon bonhomme ?
Il ne maîtrise pas bien le français, le taxi lituanien, mais il a compris l’essentiel. Plus qu’inquiet, il regarde son passeport posé sur la table, que Camille lisse avec application du tranchant de la main, comme s’il voulait le nettoyer.
— Je vais aussi garder ça, si tu veux bien. En souvenir de notre rencontre. Et je vais te rendre ça.
Il lui tend son téléphone portable. Le visage du commandant Verhœven change brusquement, on ne rigole plus. Il plaque violemment le téléphone sur la table en fer.
— Et maintenant, tu me fous un bordel noir dans la communauté. Je veux une fille, vingt-cinq-trente ans, pas mal mais crevée. Sale. L’un d’entre vous l’a chargée le mardi 11 entre l’église et la porte de Pantin. Je veux savoir où il l’a emmenée. Je te donne vingt-quatre heures.
36
Alex voit bien que l’épreuve dans la cage l’a considérablement secouée, qu’elle vit dans le sillage de l’événement. La peur de mourir de cette manière, avec ces rats… d’y penser, elle en a des frissons, et du coup, elle n’arrive pas à retrouver ses marques. À restaurer son équilibre, à se tenir droite. Son corps reste courbatu, des contractions musculaires fulgurantes la réveillent la nuit, c’est comme l’empreinte d’une douleur qui refuserait de s’effacer. Dans le train, en pleine nuit, elle a poussé un cri. On dit que, pour nous permettre de survivre, le cerveau chasse les mauvais souvenirs afin de ne conserver que les bons, c’est possible mais ça doit prendre du temps parce que Alex, dès qu’elle ferme les yeux trop longtemps, revit sa frayeur jusque dans ses entrailles, ces putains de rats…
Elle sort de la gare, il est près de midi. Dans le train, elle a fini par s’endormir et se retrouver sur le trottoir en plein Paris, c’est comme sortir d’un rêve mal organisé. Passablement ensuquée.
Elle tire sa valise à roulettes sous un ciel uniformément gris. Rue Monge, un hôtel, une chambre libre sur la cour avec une lointaine odeur de tabac froid. Tout de suite déshabillée, tout de suite sous la douche, très chaude puis tiède puis fraîche, après quoi l’inévitable peignoir blanc en tissu éponge qui transforme les hôtels sans gloire en palaces du pauvre. Les cheveux mouillés, ankylosée, affamée, la voici tout entière devant la glace. La seule chose qu’elle aime vraiment chez elle, c’est sa poitrine. En se séchant les cheveux, elle la regarde. Ses seins ont poussé très tard, elle ne les espérait plus, ils sont venus d’un coup, à quoi, treize ans, plus même, quatorze ans. Avant, « plate comme une limande », c’est ce qu’elle entendait toujours à l’école, au collège. Depuis des années, ses copines avaient déjà des décolletés, mettaient des pulls moulants, certaines avaient des pointes de seins qu’on aurait dites en titane, elle, rien. On disait aussi « planche à pain », elle n’a jamais su ce que c’était qu’une planche à pain, personne ne savait, sauf que ça servait à dénoncer sa poitrine plate aux yeux du monde entier.
Et le reste est arrivé encore plus tard, elle allait au lycée. À quinze ans, d’un coup, tout s’est mis en place, parfaitement, les seins, le sourire, les fesses, les yeux, la silhouette tout entière. La démarche. Avant Alex était franchement moche, avec ce qu’on appelle pudiquement un physique ingrat, un corps qui ne se décidait pas à exister, une sorte d’entre-deux, du genre qui n’évoque rien, sans grâce, sans personnalité, on voyait juste que c’était une fille, rien d’autre, sa mère disait même « ma pauvre fille », elle paraissait navrée mais en fait elle trouvait, dans l’ingratitude de ce physique, la confirmation de tout ce qu’elle pensait d’Alex. Ni fait ni à faire. Lorsque Alex s’est maquillée pour la première fois, sa mère a éclaté de rire, pas un mot, rien, juste ça, Alex a couru à la salle de bains, s’est essuyé le visage, s’est regardée dans le miroir, elle avait honte. Lorsqu’elle est redescendue, sa mère n’a pas dit un mot. Juste un sourire en coin, très discret, ça valait tous les qualificatifs. Et puis quand Alex a commencé à changer réellement, sa mère a fait mine de ne rien remarquer.
Aujourd’hui, tout ça est loin derrière elle.
Elle enfile un slip, un soutien-gorge et fouille dans sa valise, impossible de se souvenir de ce qu’elle en a fait. Pas perdue, non, certainement pas, elle est certaine de la retrouver, elle retourne sa valise entièrement, étale tout sur le lit, fouille les poches de côté, tâche de se remémorer, elle se revoit sur le trottoir, bon, elle portait quoi ce soir-là, ça remonte d’un coup, elle plonge la main dans ses vêtements à la recherche d’une poche.
— Et voilà !
C’est une victoire incontestable.