Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
Alex se protège toujours bien le nez et le visage, elle procède de loin, à bout de bras, en tenant une large poignée de cheveux, et elle a d’autant plus raison que sur la résine des dents, l’acide sulfurique concentré provoque une effervescence d’une rare intensité.
Sous l’effet de la fusion de la langue, de la gorge, du cou, l’hôtelière pousse un cri rauque et sourd, très animal, son ventre se soulève, comme une baudruche gonflée à l’hélium. Ce cri, ce n’est peut-être qu’un réflexe, difficile de savoir. Alex espère quand même que c’est de la douleur.
Elle ouvre la fenêtre qui donne sur la cour et entrouvre la porte pour faire un courant d’air puis, quand l’atmosphère redevient respirable, elle referme la porte, laisse la fenêtre ouverte, cherche du Bailey’s, n’en trouve pas, elle essaye la vodka, pas si mal, et s’installe dans le canapé. Un œil sur le corps de la vieille femme. Morte, on la dirait complètement désarticulée, et ce n’est rien à côté du visage, de ce qu’il en reste, les chairs fondues à l’acide ont provoqué des hémorragies de botox, ça fait une bouillie infâme.
Pouah.
Alex est fourbue.
Elle attrape une revue et entame les mots fléchés.
35
On piétine. Le juge, la météo, l’enquête, rien ne va. Même Le Guen s’énerve. Et cette fille, dont on ne sait toujours rien. Camille a terminé ses rapports, il traîne un peu. Il n’a jamais très envie de rentrer à la maison. S’il n’y avait pas Doudouche pour l’attendre…
Ils travaillent dix heures par jour, ils ont enregistré des dizaines de dépositions, relu des dizaines de rapports et de PV, recoupé des informations, demandé des précisions, vérifié des détails, des horaires, interrogé des gens. Et rien. C’est à se demander.
Louis passe d’abord la tête puis s’avance. En voyant les feuilles éparses sur le bureau, il fait un signe au commandant : je peux ? Camille fait : oui. Louis retourne les feuilles, ce sont des portraits de la fille. Le portrait-robot établi par l’Identité est suffisamment ressemblant pour permettre aux témoins de la reconnaître mais c’est un portrait sans vie, tandis qu’ici, de mémoire, Camille l’a recomposé, transfiguré. Cette fille n’a pas de nom mais sur ces dessins, elle a une âme. Camille l’a dessinée dix, vingt, trente fois peut-être, comme s’il la connaissait intimement, la voici à table, sans doute au restaurant, les mains croisées sous son menton, comme si elle écoutait quelqu’un raconter une anecdote, elle a des yeux clairs et rieurs. Ici elle pleure, elle vient de relever la tête, c’est assez poignant, on dirait qu’il lui manque les mots et que ses lèvres tremblent. Là, dans la rue, elle marche et cambre les reins en se retournant, elle vient d’être happée par une vitrine dans lequel son visage étonné se reflète. Sous le crayon de Camille, cette fille est incroyablement vivante.
Louis a envie de dire à quel point il trouve ça bien mais il ne le dit pas parce qu’il se souvient que Camille dessinait Irène ainsi, tout le temps, sur son bureau, il y avait toujours de nouveaux croquis, il les griffonnait en parlant au téléphone, c’était comme une production involontaire de sa pensée.
Donc Louis ne dit rien. Ils échangent quelques mots. Non, Louis va rester encore un peu, pas longtemps, il a des choses à finir. Camille comprend, se lève, enfile son manteau, prend son chapeau et sort.
Au passage, il croise Armand. Rarement au bureau à cette heure-ci, s’étonne Camille. Armand a coincé deux cigarettes au-dessus de chaque oreille, le sommet d’un stylo quatre couleurs dépasse de la poche de sa veste élimée. C’est le signe qu’il y a un nouveau quelque part dans un étage. Une circonstance dans laquelle le flair d’Armand n’a jamais été pris en défaut. Un nouveau ne peut pas faire ses deux premiers pas dans le bâtiment sans tomber sur le vieux flic le plus sympa de la terre, prêt à le cornaquer dans le dédale des couloirs, des sympathies, des rumeurs, le type avec le cœur sur la main et qui comprend vachement bien les jeunes. Camille adore. Ça ressemble au numéro de music-hall où le spectateur malencontreusement monté sur scène se fait délester de sa montre et de son portefeuille sans s’en apercevoir. Au fil de la conversation, le nouveau se fait dépouiller de ses cigarettes, stylo, carnet, plan de Paris, tickets de métro, chèques-restaurants, carte de parking, menue monnaie, journal du jour, revue de mots croisés, Armand prend tout ce qui vient, le premier jour. Parce que ensuite, c’est trop tard.
Camille et Armand quittent la Brigade ensemble. Le matin, Camille serre la main de Louis mais jamais le soir. Avec Armand, ils se serrent la main le soir mais sans un mot.
Au fond, tout le monde le sait mais personne ne le dit, Camille est un homme recru d’habitudes, il les impose à tout son entourage, il en a toujours de nouvelles.
En fait, plus que des habitudes, ce sont des rituels. Des manières de se reconnaître. Avec lui, la vie est une perpétuelle célébration, sauf que personne ne sait ce qu’on célèbre. Et un langage. Même chausser ses lunettes, chez Camille, ne veut pas seulement dire : je chausse mes lunettes mais, selon les cas, j’ai besoin de réfléchir, foutez-moi la paix, je me sens vieux, ou vivement dans dix ans. Pour Camille, chausser ses lunettes est un peu l’équivalent de la remontée de la mèche chez Louis, un système de signes. Peut-être que Camille est ainsi parce qu’il est très petit. Besoin de s’ancrer dans le monde.
Armand serre la main de Camille et court au métro. Camille reste là. Un peu désœuvré. Doudouche a beau être gentille et faire tout ce qu’elle peut, rentrer le soir, quand ça n’est que ça…
Camille a lu quelque part, c’est au moment où on ne croit plus à rien que le signe arrive qui peut vous sauver.
Ça se passe justement là, à cet instant précis.
L’averse qui s’était un instant arrêtée vient de reprendre de plus belle. Camille retient son chapeau sur sa tête parce que le vent tourbillonne et s’avance vers la station de taxis, totalement déserte. Deux hommes avant lui, sous des parapluies noirs, agacés. Ils regardent au loin, penchés sur la chaussée, comme des passagers qui guettent avec impatience un train en retard. Camille consulte sa montre. Le métro. Demi-tour, quelques pas, demi-tour de nouveau. Il s’arrête et observe le petit manège autour de la station de taxis. Une voiture passe très lentement au large de la voie réservée, c’est même tellement lent que ça ressemble à une approche, à une invitation discrète, feutrée, la vitre est baissée… Et d’un coup, Camille est certain qu’il a trouvé. Ne lui demandez pas pourquoi. Peut-être simplement parce qu’il a épuisé toutes les autres solutions. Le bus, ça n’était pas possible à cause de l’heure, le métro, trop risqué, avec des caméras partout et, passé une certaine heure, quand c’est un peu désert, toujours quelqu’un pour vous dévisager de la tête aux pieds. Le taxi non plus. Pour être observée de près, il n’y a pas mieux.