Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
— Mais comme vous ne croyez pas vraiment à cette histoire d’acide pour lui faire avouer où sont ses économies, vous préférez une autre version…
Ils quittent le monument aux morts, reviennent vers la voiture, le vent s’est un peu levé et avec le vent, le froid de fin de saison, Camille assure son chapeau et resserre les pans de son imperméable.
— Disons que j’en trouve une plus logique. Je ne sais pas pourquoi on lui verse de l’acide dans la bouche et sur la gorge mais, à mon sens, ça n’a rien à voir avec le vol. En règle générale, les voleurs, quand ils sont aussi des assassins, font au plus simple, ils tuent, ensuite ils fouillent et après ils partent. Les acharnés torturent de façon classique, ça peut faire très mal mais ce sont des procédés connus. Tandis que là…
— Alors, pour l’acide, vous pensez à quoi ?
Petite moue. Il se décide enfin.
— Une sorte de rituel, je pense. Enfin, je veux dire…
Camille voit très bien ce qu’il veut dire.
— Quel genre de rituel ?
— Sexuel…, risque Langlois.
Plutôt fin, le chef.
Assis côte à côte, les deux hommes regardent, à travers le pare-brise de la voiture, la pluie ruisseler sur le poilu du monument aux morts. Camille explique la succession à laquelle on est parvenu : Bernard Gattegno le 13 mars 2005, Maciak le 28 novembre suivant, Pascal Trarieux le 14 juillet 2006.
Le chef Langlois hoche la tête.
— Le rapport, c’est que ce sont tous des hommes.
C’est aussi l’avis de Camille. Le rituel est sexuel. Cette fille, si c’est elle, hait les hommes. Elle séduit ceux qu’elle rencontre, peut-être même les choisit-elle et, à la première occasion, elle les trucide. Quant à comprendre pourquoi l’acide sulfurique, on saura ça quand on l’aura arrêtée.
— Ça fait un crime par semestre, conclut le chef Langlois. Sacré tableau de chasse, quand même.
Camille est d’accord. Le chef ne se contente pas d’émettre des hypothèses plus que plausibles, il pose aussi les bonnes questions. Mais non, à la connaissance de Camille, pas de rapport entre eux, Gattegno garagiste à Étampes, Maciak cafetier à Reims, Trarieux chômeur en banlieue nord. Sauf qu’ils sont morts à peu près de la même manière et certainement de la même main.
— On ne sait pas qui est cette fille, propose Camille, tandis que le chef Langlois fait démarrer la voiture pour le ramener à la gare, mais ce dont on est certains, c’est que, quand on est un homme, il vaut mieux ne pas croiser sa route.
32
Alex est d’abord descendue dans le premier hôtel qu’elle a trouvé. En face de la gare. Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. De toute manière, s’il n’y avait pas eu le raffut des trains, il y a toujours les rats pour hanter ses rêves et ça, quel que soit l’hôtel… La dernière fois, le gros rat noir et roux faisait bien un mètre de haut, il avait pointé ses moustaches et son museau luisant devant le visage d’Alex, et ses yeux noirs et brillants la transperçaient de part en part, on voyait ses dents affilées pointer sous ses babines.
Le lendemain, elle a trouvé ce qu’elle voulait dans les pages professionnelles. Hôtel du Pré Hardy. Par chance, il y avait des chambres libres pas trop chères. C’est bien, propre même si c’est un peu loin de tout. La ville lui plaît, il y a une belle lumière, elle a fait des promenades agréables, un peu comme en vacances.
En arrivant à l’hôtel, pour un peu, elle serait repartie aussitôt.
À cause de la patronne de l’hôtel, Mme Zanetti, « mais ici, tout le monde m’appelle Jacqueline ». Déjà, Alex, ça ne lui a pas trop plu de copiner de but en blanc, et vous, c’est comment ? Alors bien obligée : Laura.
— Laura…? a répété la patronne, médusée. C’est le nom de ma nièce !
Alex ne voyait pas du tout ce qu’il y avait de curieux là-dedans. Tout le monde doit avoir un prénom, les patronnes d’hôtel, les nièces, les infirmières, tout le monde, mais pour Mme Zanetti, ça semblait particulièrement surprenant. C’est ce qu’Alex n’a pas aimé chez elle, d’emblée, sa manière épouvantablement commerçante de s’inventer des liens avec tout le monde. C’est une femme « relationnelle » et, comme elle vieillit, elle renforce son talent communicatif d’un zeste d’élan protecteur. Alex trouve aussi agaçante cette façon de vouloir être la copine de la moitié de la terre et la mère de l’autre moitié.
Physiquement, c’est une femme qui a été belle, qui a voulu le rester et c’est ce qui a tout gâché. Le résultat des opérations esthétiques vieillit parfois mal. Ici, difficile de savoir ce qui ne va pas, on a l’impression que tout s’est déplacé et que le visage, tout en essayant de ressembler encore à un visage, échappe maintenant à toute exigence de proportion. C’est une sorte de masque hypertendu avec des yeux de serpent noyés dans les creux, des centaines de ridules qui convergent vers des lèvres d’un volume stupéfiant, le front est tellement tiré que les sourcils semblent arqués en force et les bajoues ont reculé loin vers l’arrière de la tête et pendouillent sur les côtés, comme des rouflaquettes. Sa coiffure, teinte en noir de jais, est d’un volume époustouflant. Vraiment, quand elle est apparue derrière son comptoir, Alex a réprimé un mouvement de recul, rien d’autre à dire, cette femme a une tête de sorcière. Avec cette monstruosité pour vous accueillir quand vous rentrez, ça encourage aux décisions rapides. Mentalement, Alex a décidé d’en finir vite avec Toulouse et de rentrer. Sauf que le premier soir, la patronne l’a invitée dans sa partie privative, pour boire un verre.
— Vous ne voulez pas causer un peu avec moi ?
Le whisky est excellent, son petit salon personnel est agréable, décoré années cinquante, avec un gros téléphone noir en bakélite et un électrophone Teppaz ouvert sur un microsillon des Platters. Somme toute, elle est assez gentille, elle raconte des histoires assez drôles sur ses anciens clients. Et puis, ce visage, finalement, on s’y fait. On l’oublie. Comme elle a dû l’oublier, elle aussi. C’est propre au handicap, à un certain moment, il n’y a plus que les autres pour s’en apercevoir.
On a ouvert ensuite une bouteille de bordeaux, « je ne sais pas ce qui me reste mais si ça vous tente de dîner ». Alex a dit oui, par facilité. La soirée s’étire agréablement, Alex est passée au feu roulant des questions et ment raisonnablement. L’avantage de ces conversations de rencontre, c’est qu’on n’est pas tenu à la vérité, ce qu’on dit n’a aucune importance pour personne. Quand elle s’est levée du canapé pour aller se coucher, il était plus d’une heure du matin. On s’embrasse comme du bon pain, on se dit qu’on a passé une soirée merveilleuse, ce qui est à la fois vrai et faux. En tout cas, l’heure a tourné sans qu’Alex s’en aperçoive. Elle se couche bien plus tard qu’elle l’a prévu, la fatigue la terrasse, elle a rendez-vous avec ses cauchemars.
Le lendemain, elle fait les librairies et, en fin de journée, elle s’offre une sieste inattendue d’une profondeur presque douloureuse.
L’hôtel « comporte vingt-quatre chambres, il a été rénové entièrement il y a quatre ans », dixit Jacqueline Zanetti « appelez-moi Jacqueline, si, si, j’insiste ». Alex a une chambre au second étage, elle croise peu de monde, elle entend seulement les bruits des uns et des autres, la rénovation n’est pas allée jusqu’à l’insonorisation. Le soir, au moment où Alex tente de se glisser discrètement dehors, Jacqueline surgit derrière le comptoir de la réception. Impossible de refuser un verre, impossible. Jacqueline est plus en forme que jamais, elle se veut étincelante, rires, sourires, mimiques, va-et-vient, côté amuse-gueules, elle a carrément doublé la mise et vers vingt-deux heures, au troisième whisky, elle dévoile ses batteries : « Et si on allait danser…? » La proposition est faite avec une gourmandise censée entraîner l’adhésion immédiate et ravie, sauf qu’Alex, la danse… En plus, ces endroits la laissent perplexe. « Mais, jure Jacqueline qui surjoue l’offusquée, pas du tout ! On y va uniquement pour danser, je vous assure ! » Affirmative. Comme si elle croyait vraiment à ce qu’elle dit.