Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
J’en aurais des histoires à raconter si un éditeur venait me le demander. Des dizaines et des milliers ! Je saurais rendre le cuivre des trompettes, le galop des chevaux, la sueur des batailles, la lèvre qui tremble avant le premier baiser… « La douceur des baisers qui sont les appâts de l’amour. »
Joséphine frissonna. Elle eut envie d’ouvrir ses cahiers, de fouiller dans ses notes, de retrouver la belle histoire de ces siècles qui la charmaient.
Elle regarda sa montre et décida qu’il était temps de rentrer chez elle. « J’ai du travail qui m’attend… », dit-elle en prenant congé. Iris releva la tête et lâcha un morne Ah !
— Je prends les filles en passant… ne te dérange pas. Et merci pour tout !
Elle avait hâte de partir. Quitter cet endroit où tout, soudain, lui semblait faux et vain.
— Allez, les filles ! On rentre ! Et pas de protestations !
Hortense et Zoé obéirent aussitôt, sortirent de l’eau et la rejoignirent dans les vestiaires. Joséphine se sentit grandir de dix centimètres. Elle avançait en dansant sur la pointe des pieds, foulant en souveraine l’épaisse moquette blanche immaculée, balayant du regard les miroirs qui lui renvoyaient son image. Pffft ! Quelques kilos en moins et je serai somptueuse ! Pffft ! Iris m’a emprunté mon savoir pour briller dans un dîner parisien ! Pffft ! Si on me demandait à moi, ce sont des volumes de mille pages que j’écrirais ! Elle passa devant la jeune femme exquise de l’entrée et lui adressa un large sourire victorieux. Heureuse ! Je suis si heureuse. Si elle savait ce qu’il vient de se passer. Elle aussi ne pourrait s’empêcher de me regarder autrement.
C’est alors que son peignoir s’ouvrit et que la jeune femme la regarda avec douceur et bienveillance.
— Oh ! Je n’avais pas vu…
— Vous n’aviez pas vu quoi ?
— Que vous alliez avoir un petit bébé. Je vous envie tellement ! Mon mari et moi, nous essayons d’en avoir un depuis trois ans et…
Joséphine la regarda, interdite. Puis ses yeux retombèrent sur sa taille épaisse et elle rougit. N’osa détromper la jeune femme exquise qui la couvait d’un regard si doux et regagna sa cabine en traînant les pieds comme deux boulets.
Rollon et Guillaume le Conquérant passèrent sans la regarder. Arlette la lavandière lui éclata de rire au nez en faisant gicler l’eau du lavoir…
Dans la cabine voisine, Zoé réfléchissait aux propos d’Alexandre.
Il ne fallait pas qu’Iris et Philippe se séparent ! C’était tout ce qu’il lui restait comme famille : un oncle et une tante. Elle n’avait jamais connu la famille de son père. Je n’ai pas de famille, chuchotait son père en lui mangeant le cou, ma seule famille, c’est vous ! Depuis six mois, elle ne voyait plus Henriette. Ta maman et elle ont eu un petit différend, expliquait Iris quand elle lui demandait pourquoi. Elle était triste de ne plus voir Chef ; elle aimait s’asseoir sur ses genoux et écouter ses histoires, quand il était pauvre et petit garçon dans les rues de Paris, qu’il ramonait des cheminées pour quelques sous ou massicotait des vitres cassées.
Il fallait qu’elle trouve une idée géniale pour qu’Iris et Philippe restent ensemble ; elle en parlerait à Max Barthillet. Un large sourire éclaira son visage. Max Barthillet ! Ils formaient une fameuse équipe, Max et elle ! Il lui apprenait des tas de choses. Grâce à lui, elle n’était plus une poule mouillée. Elle entendit la voix de sa mère, impatiente et précipitée, qui l’appelait et elle cria « oui, maman, j’arrive, j’arrive… ».
Antoine Cortès fut réveillé par un hurlement. Mylène se cramponnait à lui et, agitée de tremblements, montrait du doigt quelque chose sur le sol.
— Antoine ! Regarde, là ! Là !
Elle se collait contre lui, la bouche crispée, les yeux agrandis par la terreur.
— Antoine, aaaah ! Antoine, fais quelque chose !
Antoine eut du mal à se réveiller. Il avait beau vivre au Croco Park depuis plus de trois mois, chaque matin, dans le demi-sommeil qui suivait la sonnerie du réveil, il cherchait les rideaux de sa chambre à Courbevoie et regardait Mylène, étonné de ne pas voir Joséphine dans sa chemise de nuit à myosotis bleus, étonné de ne pas entendre les filles bondir sur le lit en scandant « debout, papa ! debout ! ». Chaque matin, il devait faire le même effort de mémoire. Je suis à Croco Park, sur la côte orientale du Kenya, entre Malindi et Mombasa, et j’élève des crocodiles pour une grosse firme chinoise ! J’ai quitté ma femme, mes deux petites filles. Il était obligé de se répéter ces mots. Quitté ma femme, mes deux petites filles. Avant… Avant, quand il partait, il revenait toujours. Ses absences relevaient de courtes vacances. Aujourd’hui, se forçait à répéter Antoine, aujourd’hui j’élève des crocodiles et je vais devenir riche, riche, riche. Quand j’aurai doublé le chiffre d’affaires, j’aurai doublé mon investissement. On viendra me proposer de nouvelles aventures et je choisirai, en fumant un gros cigare, celle qui me permettra de devenir encore plus riche ! Ensuite, je repartirai en France. Je rembourserai Joséphine au centuple, j’habillerai les filles en petites princesses russes, je leur achèterai à chacune un bel appartement et vogue la galère ! nous serons une famille heureuse et prospère.
Quand je serai riche…
Ce matin-là, il n’eut pas le temps de finir son rêve. Mylène battait des jambes, envoyant toute la literie à terre. Ses yeux cherchèrent le réveil pour y lire l’heure : cinq heures et demie !
Le réveil sonnait à six heures chaque matin et, à sept heures précises, résonnait le sifflet de mister Lee qui faisait aligner l’équipe d’ouvriers qui allait travailler jusqu’à 15 heures. Sans interruption. La plantation Croco Park fonctionnait sans arrêt ; les cent douze ouvriers étaient divisés en trois équipes, selon les bons vieux principes de Taylor. Chaque fois qu’Antoine demandait à miser Lee d’aménager des pauses dans les horaires des ouvriers, il s’entendait répondre : « But, sir, mister Taylor said… » et il savait qu’il était inutile de discuter. Malgré la chaleur, l’humidité, le dur travail à effectuer, les ouvriers ne ralentiraient pas le rythme. La moitié d’entre eux étaient mariés. Ils vivaient dans des cases en torchis. Quinze jours de vacances par an, pas un de plus, aucun syndicat pour les défendre, soixante-dix heures de travail par semaine, et cent euros de salaire mensuel, logés, nourris. « Good salary, mister Cortès, good salary. People are happy here ! Very happy ! They come from all China to work here ! You don’t change the organization, very bad idea ! »
Antoine s’était tu.
Chaque matin donc, il se levait, prenait sa douche, se rasait, s’habillait et descendait prendre le petit-déjeuner préparé par Pong, son boy, qui, pour lui faire plaisir, avait appris quelques mots de français et le saluait par un « Bien domi, mister Tonio, bien domi ? Breakfast is ready ! » Mylène se rendormait sous la moustiquaire. À sept heures, Antoine était aux côtés de mister Lee, face aux ouvriers qui, au garde à vous, recevaient leur feuille de travail pour la journée. Droits comme des bâtons d’encens, leur short flottant sur leurs cuisses allumettes, un éternel sourire aux lèvres et une seule réponse : « Yes, sir », le menton levé vers le ciel.
Ce matin-là, il était dit que les choses ne se passeraient pas comme d’habitude. Antoine fit un effort et se réveilla tout à fait.
— Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie ? Tu as fait un cauchemar ?