Les progrès évidents et célébrés de la médecine entraînent des effets sociaux imprévisibles. Ainsi, on a pu rêver que les moyens récents d’investigation, par exemple l’échographie, allaient résoudre tous les problèmes de diagnostic. Comme l’une des applications les plus remarquables de l’échographie produit des images du fœtus dans l’utérus, on a pensé que toute anomalie prénatale allait être décelée. D’où l’étrangeté juridique qui a consisté à considérer une naissance anormale non décelée comme un préjudice entraînant compensation, en cas de handicap. Sujet douloureux, qui fit passer à l’état de problème de société une intuition philosophique exprimée avec un terrible talent d’ironiste-moraliste par Emil Michel Cioran dans un titre agressif : De l’inconvénient d’être né.
L’échographie est une technique récente, apparue au début des années 1970 et qui utilise des ondes de longueur supérieure à celle des ondes sonores, autrement dit des ultrasons. Lorsque ces ondes rencontrent un obstacle, elles sont réfléchies et c’est leur réflexion par les structures organiques, par exemple les parois de l’utérus, qui dessine une sorte, une espèce, un genre, une manière d’image. Pour les sons, ce phénomène de renvoi s’appelle l’écho, mot venu du grec et qui évoquait une nymphe trop bavarde, condamnée par la déesse Héra à ne plus jamais parler la première. Amoureuse du beau Narcisse, Écho ne peut s’exprimer, est repoussée, meurt de chagrin et il ne reste d’elle que sa voix, qui répète les dernières syllabes prononcées… Triste affaire, inspirée par l’étonnement et la crainte produits par les échos naturels, ces voix mystérieuses qui nous renvoient notre parole. L’échographie, quant à elle, est une « écriture d’écho », une productrice d’images par réflexion des ondes.
Il ne s’agit pas de la confondre avec une photo-graphie, qui est une écriture par la lumière, ni avec la radio-graphie, car l’image échographique, soumise à tous les aléas des reflets, masquages, brouillages, est fort difficile à interpréter. La qualité du matériel, le temps de l’examen, les circonstances de la formation de l’image, les problèmes de déchiffrage sont des facteurs d’incertitude, sous-estimés. La voix de la nymphe Écho était parfois incertaine, inaudible, interrompue, trop faible. Ne pas l’entendre et la comprendre ne signifiait pas qu’elle n’eût rien dit. De même, ne rien voir d’anormal sur une échographie ne signifie pas forcément que tout soit normal.
On peut donc se faire l’écho des inquiétudes des échographistes, à condition de rappeler que ce procédé sauve des milliers de malades et évite des drames. Revanche tardive pour la pauvre nymphe, devenue malgré elle patronne d’une imagerie médicale.
10 janvier 2002
Stable
Pour peu que l’on se détache des problèmes quotidiens et proches, des faits divers horribles et des intérêts matériels, la préoccupation mondiale, quatre mois après le grand choc terroriste contre les États-Unis, c’est de parvenir à une stabilisation. Équilibre instable, instabilité, cela caractérise toute une partie du monde. La tendance aux représailles réciproques qui s’exprime au Proche-Orient, outre ses effets humains dramatiques, continue à déstabiliser la région. Par ailleurs, l’Afghanistan libéré demeure fragile ; mais ce n’est pas la seule structure politique vacillante. On accuse aussi l’Iran de déstabiliser la zone ; les rapports entre le Pakistan et l’Inde ne garantissent guère un avenir stable et paisible.
Certes, dans l’Histoire, l’instabilité est la règle, et les conflits en sont l’expression évidente. Et, dans les situations politiques nationales, les équilibres sont plus souvent instables, malgré des apparences d’équilibre. Souvent, l’instabilité générale peut aboutir à des agressions et à des catastrophes ; les États-Unis l’ont éprouvé dramatiquement mais il ne faut pas oublier l’Algérie en proie aux massacres, et beaucoup d’autres. Cette situation peut provoquer une réaction qui rapproche les opposants politiques.
La stabilisation des forces qui s’opposent en politique intérieure est trop souvent l’effet des convulsions extérieures.
L’équilibre n’est jamais général sur cette planète, où l’occupant humain demeure turbulent. La stabilité demeure une intention, un rêve.
On dirait que le mot stable, qui vient du latin stabilis, est surtout actif sous diverses formes négatives, instabilité, déstabiliser, et aux dérivés qui expriment le désir de surmonter l’instabilité, du genre stabiliser, stabilisation.
Le mot latin vient du verbe stare, qui signifiait « se tenir droit » et donc « ne pas tomber, ni incliner, ni bouger ». On voit bien que cette situation, normale et réelle quand il s’agit d’architecture, symbolique lorsqu’on pense aux êtres humains, qui peuvent se tenir debout, à la différence des autres mammifères, devient mythique, idéale, théorique, quand il s’agit de la situation des sociétés humaines dans l’Histoire.
La chute des tours jumelles du centre mondial de commerce de New York est, outre la catastrophe humaine, un terrible symbole : ce qui est le plus vertical, le plus haut, le plus fier, le plus stable, peut toujours s’effondrer.