Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Vous vous êtes tellement moquées de moi, toi et maman, pendant des années.
— J’ai ressorti tous tes arguments, d’un trait… Comme si tu étais dans ma tête et que tu parlais… et il a pris ça au sérieux. Il était prêt à me signer un contrat… Et apparemment, le bruit circule vite. Je ne sais pas ce que je vais faire maintenant, va falloir que j’entretienne le suspense…
— Tu n’as plus qu’à lire mes travaux… Je peux te filer mes notes si tu veux. Moi j’en ai plein, d’idées de romans ! Le XIIe siècle regorge d’histoires romanesques…
— Ne ris pas. Je suis incapable d’écrire un roman… J’en meurs d’envie mais je n’arrive pas à aligner plus de cinq lignes.
— Tu as vraiment essayé ?
— Oui. Depuis trois, quatre mois et résultat : trois, quatre lignes. Je suis loin du compte ! Elle eut un petit rire sarcastique. Non ! Ce qu’il faut, c’est que je fasse illusion… le temps qu’on oublie cette histoire. Que je fasse comme si, que je prétende que je travaille dur, puis qu’un jour j’affirme que j’ai tout jeté, que c’était trop mauvais.
Joséphine regardait sa sœur et ne comprenait pas. Iris la belle, l’intelligente, la magnifique avait menti pour se trouver une légitimité ! Elle l’observa un long moment, stupéfaite, comme si elle découvrait une autre femme derrière le personnage fier et déterminé qu’elle connaissait. Iris avait baissé la tête et découpait sa tarte aux pommes en petits morceaux réguliers qu’elle repoussait ensuite sur le bord de l’assiette. Pas étonnant qu’elle ne grossisse pas si elle mange comme ça, pensa Jo.
— Tu me trouves ridicule ? fit Iris. Vas-y, dis-le. Tu auras raison.
— Mais non… Je suis étonnée. Conviens que c’est surprenant de ta part…
— Eh oui ! C’est surprenant, mais on ne va pas en faire toute une histoire. Je vais me débrouiller. Je raconterai n’importe quoi. Ce ne sera pas la première fois !
Joséphine eut un mouvement de recul.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Pas la première fois que… tu mens ?
Iris ricana.
— Que je mens ? Quel grand mot ! Elle a raison, Hortense. Qu’est-ce que tu peux être nunuche. Tu connais rien à la vie, ma pauvre Jo. Ou ta vie est si simple que c’en est alarmant… Avec toi, il y a le bien et le mal, le blanc et le noir, les bons et les méchants, le vice et la vertu. Ah ! c’est plus simple comme ça ! On sait tout de suite à qui on a affaire.
Joséphine baissa les yeux, blessée. Elle ne trouva pas les mots pour se rattraper. Elle n’en eut pas besoin, car Iris enchaîna d’une voix mauvaise :
— Pas la première fois que je suis dans la merde, pauvre niaise !
Il y avait une raillerie méchante dans sa voix. Du mépris, de l’énervement aussi. Joséphine n’avait jamais entendu ces intonations malveillantes dans la bouche de sa sœur. Mais ce qui l’alerta davantage, c’est la pointe de jalousie qu’elle crut percevoir. Imperceptible, presque indécelable, une note qui déraille et se reprend… mais présente tout de même. Iris jalouse d’elle ? Impossible, se dit Joséphine. Impossible ! Elle s’en voulut d’avoir pensé ça… et tenta de se rattraper.
— Je vais t’aider ! Je vais te trouver une histoire à raconter… La prochaine fois que tu verras ton éditeur, tu vas l’éblouir de culture médiévale.
— Ah oui ? Et comment je ferai d’après toi ? ricana Iris en écrasant sa part de tarte sous la fourchette à gâteau.
Elle n’en a pas mangé une miette, se dit Jo. Elle l’a découpée en petits morceaux qu’elle a éparpillés autour de son assiette. Elle ne mange pas, elle assassine la nourriture.
— Comment pourrais-je éblouir un homme cultivé avec toute mon ignorance ?
— Écoute-moi ! Tu connais l’histoire de Rollon, le chef des Normands, qui était si grand que lorsqu’il était à cheval, ses pieds traînaient par terre ?
— Jamais entendu parler.
— C’était un marcheur infatigable et un grand navigateur. Il venait de Norvège et semait la terreur. Il proclamait qu’il n’y avait de paradis que pour le guerrier mort en combattant. Ça ne te rappelle rien ? Tu peux broder à partir d’un personnage comme lui. C’est lui qui a fait la Normandie !
Iris haussa les épaules et soupira.
— J’irais pas loin. Je connais rien à cette époque.
— Ou alors tu pourrais lui dire que le titre du roman Gone with the wind, tu sais, le livre de Margaret Mitchell, vient d’un poème de François Villon…
— Ah bon ?
— Autant en emporte le vent… c’est un vers tiré d’un sonnet de François Villon.
Joséphine aurait fait n’importe quoi pour ramener un sourire sur le visage hostile et fermé de sa sœur. Elle aurait fait des galipettes, se serait renversé l’assiette de tarte aux pommes sur la tête afin qu’Iris retrouve son sourire, et que ses yeux se remplissent de bleu sans le noir encre qui les salissait. Elle se mit à réciter, en étendant la manche de son peignoir blanc à la façon d’un tribun romain haranguant la foule :
Princes à mort sont destinés
Et tous autres qui sont vivants
S’ils en sont chagrins ou courroucés
Autant en emporte le vent.
Iris sourit faiblement et la regarda avec curiosité.
Joséphine était transfigurée. Il émanait d’elle une lumière douce qui l’auréolait d’un charme indéfinissable. Soudain elle était devenue une autre, savante et assurée, douce et confiante, si différente de la Joséphine qu’elle connaissait ! Iris la regarda avec envie. Une lueur rapide qui s’évanouit aussi vite qu’elle était venue mais que Jo eut le temps d’apercevoir.
— Reviens sur terre, Jo. Ils s’en fichent pas mal de François Villon !
Joséphine se tut et soupira :
— Je voulais juste t’aider.
— Je sais, c’est gentil de ta part… T’es gentille, Jo. Complètement à côté de la plaque mais gentille !
Retour à la case Départ, songea Joséphine. Je suis à nouveau la godiche… Je voulais juste l’aider. Tant pis.
Tant pis pour elle.
Et pourtant, il y avait ce dépit, cette trace de jalousie dans la voix d’Iris qu’elle était sûre d’avoir entendue. Deux fois en quelques secondes ! Je ne suis pas si nulle que ça si elle m’envie, pensa-t-elle en se redressant, pas si nulle… Et puis je n’ai pas pris de tarte aux pommes. J’ai déjà perdu cent grammes, au moins.
Elle jeta un regard triomphant autour d’elle. Elle m’envie, elle m’envie ! Je possède quelque chose qu’elle n’a pas et qu’elle aimerait bien avoir ! Cela s’était joué en un millième de seconde dans un éclat de regard, un dérapage de voix. Et tout ce luxe, tous ces palmiers en pots, tous ces murs en marbre blanc, tous ces reflets bleutés qui courent sur les baies vitrées, ces femmes en peignoir blanc qui s’étirent en faisant tinter leurs bracelets, je m’en fiche complètement. Je n’échangerais ma vie contre aucune autre au monde. Renvoyez-moi aux Xe, XIe et XIIe siècles ! Je revis, je prends des couleurs, je me redresse, je saute à cru derrière Rollon le géant et je m’enfuis avec lui en lui tenant les flancs… Je guerroie à ses côtés le long des côtes normandes, j’agrandis son domaine jusqu’à la baie du Mont-Saint-Michel, j’adopte son bâtard, je l’élève et il devient Guillaume le Conquérant !
Elle entendit sonner les trompettes du sacre de Guillaume et s’empourpra.
Ou alors…
Je m’appelle Arlette, la mère de Guillaume… Je foule le linge à la fontaine de Falaise lorsque Rollon, Rollon le géant, me voit, m’enlève, me marie et m’engrosse ! De simple lavandière je deviens presque reine.
Ou alors…
Elle souleva le bord de son peignoir comme on retrousse un jupon. Je m’appelle Mathilde, fille de Baudouin, comte de Flandre, qui épousa Guillaume. J’aime bien l’histoire de Mathilde, elle est plus romanesque. Mathilde aima Guillaume jusqu’au jour de sa mort ! C’était rare à l’époque. Et il l’aima aussi. Ils firent construire deux grandes abbayes, l’abbaye aux Hommes et l’abbaye aux Femmes, aux portes de Caen, pour rendre grâces à Dieu de leur amour.