Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Joséphine protestait de toutes ses forces.
— C’était de l’amour, Iris. Du pur amour. Je te vénérais !
— Ben… t’aurais pas dû. T’aurais dû te défendre, m’insulter ! Tu ne l’as jamais fait. Étonne-toi maintenant que ta fille te traite comme ça.
— Arrête ! Bientôt tu vas dire que c’est de ma faute.
— Bien sûr que c’est de ta faute !
C’en était trop pour Joséphine. Elle laissa les lourdes larmes qu’elle retenait couler sur ses joues et pleura, pleura en silence pendant qu’Iris, allongée sur le ventre, la tête enfouie dans ses bras, continuait à évoquer leur enfance, les jeux qu’elle inventait pour maintenir sa sœur en esclavage. Me voilà renvoyée à mon cher Moyen Âge, songeait Joséphine à travers ses larmes. Quand le pauvre serf était contraint de verser un impôt au seigneur du château. On appelait ça le chevage, quatre deniers que le serf posait sur sa tête inclinée et qu’il offrait au seigneur en gage de soumission. Quatre deniers qu’il n’avait pas les moyens de donner mais qu’il trouvait quand même, sans quoi il était battu, enfermé, privé de terres à cultiver, de soupe… On a beau avoir inventé le moteur à piston, l’électricité, le téléphone, la télévision, les rapports des hommes entre eux n’ont pas changé. J’ai été, je suis et je serai toujours l’humble serve de ma sœur. Et des autres ! Aujourd’hui, c’est Hortense, demain, ce sera quelqu’un d’autre.
Estimant que le chapitre était clos, Iris avait repris sa position sur le dos et continuait la conversation comme si rien ne s’était passé.
— Qu’est-ce que tu fais pour Noël ?
— Je ne sais pas…, déglutit Jo en ravalant ses larmes. Pas eu le temps d’y penser ! Shirley m’a proposé de partir avec elle en Écosse…
— Chez ses parents ?
— Non… elle ne veut pas y retourner, je ne sais pas pourquoi. Chez des amis, mais Hortense fait la tronche. Elle trouve ça « nul à chier », l’Écosse…
— On pourrait passer Noël ensemble dans le chalet…
— C’est sûr qu’elle préférerait. Elle est heureuse chez vous !
— Et moi je serais heureuse de vous avoir…
— Tu n’as pas envie de rester en famille ? Je vous colle tout le temps… Philippe va en avoir marre.
— Oh, tu sais, on n’est plus un jeune couple !
— Il faut que je réfléchisse. Le premier Noël sans leur père ! Elle soupira. Puis une idée, cinglante et désagréable, lui traversa l’esprit et elle demanda : « Est-ce que Madame mère sera là ? »
— Non… Sinon je ne te l’aurais pas proposé. J’ai bien compris qu’il ne fallait plus vous mettre en présence l’une de l’autre à moins d’appeler les pompiers.
— Très drôle ! Je vais réfléchir…
Puis, se ravisant, elle demanda :
— Tu en as parlé à Hortense ?
— Pas encore. Je lui ai simplement demandé, comme je l’ai fait avec Zoé, ce qu’elle voulait comme cadeau pour Noël…
— Et elle t’a dit ce qu’elle voulait ?
— Un ordinateur… mais elle a ajouté que tu t’étais proposée pour le lui acheter, et qu’elle ne voulait pas te faire de peine. Tu vois qu’elle peut être délicate et attentive aux autres…
— On peut dire ça comme ça. En fait, elle m’a pratiquement soutiré la promesse de lui en acheter un. Et comme d’habitude, j’ai cédé…
— Si tu veux, on l’offre à deux. Ça coûte cher, un ordinateur.
— Ne m’en parle pas ! Et si je fais un cadeau aussi cher à Hortense, qu’est-ce que j’offre à Zoé ? Je déteste les injustices…
— Là aussi, je peux t’aider… (Puis se reprenant :) Je peux participer… Tu sais, ce n’est pas grand-chose pour moi !
— Et après ça va être un portable, un iPod, un lecteur de DVD, une caméra… Tu veux que je te dise ? Je suis dépassée ! Je suis fatiguée, Iris, si fatiguée…
— Justement, laisse-moi t’aider. Si tu veux, je ne dirai rien aux filles. Je leur ferai un petit cadeau à côté et te laisserai assumer toute la gloire.
— C’est très généreux de ta part, mais non ! Ça me gênerait trop.
— Allez, Joséphine, laisse-toi aller… T’es trop rigide.
— Non, je te dis ! Et cette fois-ci, je ne m’inclinerai pas.
Iris sourit et capitula.
— Je n’insiste pas… Mais je te rappelle que Noël est dans trois semaines et que tu n’as plus beaucoup de temps devant toi pour gagner des millions… À moins de jouer au Loto.
Je le sais, ragea Joséphine en silence. Je ne sais que ça. J’aurais dû rendre ma traduction depuis une semaine déjà, mais la conférence à Lyon m’a pris tout mon temps. Je n’ai plus le temps de travailler sur mon dossier d’habilitation à diriger des recherches, je manque une réunion de travail sur deux ! Je mens à ma sœur en lui cachant que je travaille pour son mari, je mens à mon directeur de thèse en prétendant que je n’ai pas la tête à travailler depuis qu’Antoine est parti ! Ma vie autrefois réglée comme une partition de musique ressemble à un horrible brouhaha.
Pendant que, assise sur le bout d’une chaise longue, Joséphine poursuivait son monologue intérieur, Alexandre Dupin attendait impatiemment que sa petite cousine ait fini de s’ébattre dans l’eau et soit revenue à des activités plus calmes pour lui poser les questions qui bourdonnaient dans sa tête. Zoé était la seule qui pouvait lui répondre. Il ne pouvait se confier ni à Carmen, ni à sa mère, ni à Hortense qui le traitait toujours en bébé. Aussi, quand Zoé consentit à s’accouder sur le bord de la piscine et à se reposer, Alexandre vint se placer à côté d’elle et commença à lui parler.
— Zoé ! Écoute-moi… C’est important.
— Vas-y. J’écoute.
— Tu crois que les grandes personnes quand elles dorment ensemble, c’est qu’elles sont amoureuses ?
— Maman, elle a déjà dormi avec Shirley et elles ne sont pas des amoureuses…
— Oui, mais un homme et une femme… Tu crois que quand ils dorment ensemble, ils sont amoureux ?
— Non, pas toujours.
— Mais quand ils font l’amour ? Ils sont amoureux quand même ?
— Ça dépend ce que tu appelles être amoureux.
— Tu crois que les grandes personnes, quand elles ne font plus l’amour c’est qu’elles ne s’aiment plus ?
— … Je sais pas. Pourquoi ?
— Parce que papa et maman ils ne dorment plus ensemble… Depuis quinze jours.
— Alors c’est qu’ils vont divorcer.
— Tu en es sûre ?
— Pratiquement… Max Barthillet, son papa il est parti.
— Il est divorcé, lui aussi ?
— Oui. Eh bien, il m’a raconté que juste avant que son papa parte, il ne dormait plus avec sa mère. Il ne dormait plus du tout à la maison, il dormait ailleurs, il ne sait pas très bien où mais…
— Ben moi, il dort dans son bureau. Dans un lit tout petit…
— Oh là là ! Alors là, c’est sûr, ils vont divorcer tes parents ! Et si ça se trouve, on t’enverra voir un pschi… C’est un monsieur qui ouvre ta tête pour comprendre ce qu’il se passe dedans.
— Moi, je sais ce qui se passe dans ma tête. J’ai tout le temps peur… Juste avant qu’il parte dormir dans son bureau, je me levais la nuit pour aller écouter derrière la porte de leur chambre et y avait que du silence et ça me faisait peur, ce silence ! Avant, parfois, ils faisaient l’amour, ça faisait du bruit mais ça me rassurait…
— Ils font plus du tout l’amour ?
Alexandre secoua la tête.
— Et ils dorment plus du tout ensemble ?
— Plus du tout… depuis quinze jours.
— Alors tu vas te retrouver comme moi : divorcé !
— T’es sûre ?
— Ouais… C’est pas gai. Ta maman, elle sera tout le temps énervée. Maman, elle est triste et fatiguée depuis qu’elle est divorcée. Elle crie, elle s’énerve, c’est pas drôle, tu sais… Eh ben, tes parents, ça va être pareil !