Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Tu es déjà venue ici ? chuchota Jo à Hortense.
— Non, mais j’imagine que la piscine doit être par là… au sous-sol. Et puis si on se trompe, c’est pas grave. On fera demi-tour. Après tout, ce ne sont que des larbins. Ils sont payés pour nous renseigner.
Joséphine, confuse, lui emboîta le pas, remorquant Zoé qui détaillait les vitrines où s’étalaient bijoux, sacs, montres et accessoires de luxe.
— Ouaou, maman, qu’est-ce que c’est beau ! Qu’est-ce que ça doit coûter cher ! Si Max Barthillet voyait ça, il viendrait tout piquer. Il dit que quand on est pauvre, on peut voler les riches, ils ne s’en aperçoivent même pas. Et ça équilibre !
— Ben voyons, protesta Joséphine, je vais finir par croire qu’Hortense a raison et que Max est une très mauvaise fréquentation.
— Maman, maman, regarde un œuf en diamants. Tu crois que c’est une poule en diamants qui l’a pondu ?
À l’entrée du club, une jeune femme exquise leur demanda leurs noms, consulta un grand cahier et leur confirma qu’elles étaient attendues par madame Dupin au bord de la piscine. Sur le bureau brûlait une bougie parfumée. Des haut-parleurs diffusaient un air de musique classique. Joséphine regarda ses pieds et eut honte de ses chaussures bon marché. La jeune femme leur montra le chemin des cabines en leur souhaitant un bon après-midi et elles s’engouffrèrent chacune dans la sienne.
Joséphine se déshabilla. Frottant les marques de son soutien-gorge, le pliant soigneusement, enlevant ses collants, les roulant, rangeant son tee-shirt, son pull-over, son pantalon dans le placard qui lui était réservé. Puis elle sortit son maillot de bain de l’étui en plastique où elle l’avait rangé en août dernier et une angoisse terrible l’étreignit. Elle avait grossi depuis l’été, elle n’était pas sûre qu’il lui aille encore. Il faut absolument que je maigrisse, se sermonna-t-elle, je ne me supporte plus ! Elle n’osait pas regarder son ventre, ses cuisses, ses seins. Elle enfila son maillot à l’aveuglette, fixant un spot dissimulé dans le plafond en bois de la cabine. Tira sur les bretelles pour remonter ses seins, défit les plis du maillot sur les hanches, frotta, frotta pour effacer ce trop-plein de gras qui l’alourdissait. Enfin elle abaissa les yeux et aperçut un peignoir blanc suspendu à une patère. Sauvée !
Elle prit les mules en éponge blanche qu’elle trouva posées près du peignoir, referma la porte de la cabine et chercha ses filles des yeux. Elles étaient déjà parties rejoindre Alexandre et Iris.
Sur une chaise longue en bois, somptueuse dans son peignoir blanc, ses longs cheveux noirs tirés en arrière, Iris reposait, un livre posé sur les genoux. Elle était en grande conversation avec une jeune fille que Jo aperçut de dos. Une mince jeune fille en deux-pièces minuscule. Un maillot rouge incrusté de pierreries qui brillaient telles des poussières de Voie lactée. De belles fesses rebondies, un slip si étroit que Joséphine se fit la réflexion qu’il était presque superflu. Dieu, que cette femme était belle ! La taille étroite, les jambes immenses, le port parfait et droit, les cheveux relevés en un chignon improvisé… Tout en elle respirait la grâce et la beauté, tout en elle était en parfaite harmonie avec le décor raffiné de la piscine dont l’eau bleutée dessinait des reflets changeants sur les murs. Tous ses complexes resurgirent et Joséphine resserra le nœud de la ceinture de son peignoir. Promis ! À partir de tout de suite, j’arrête de manger et je fais des abdominaux tous les matins. J’ai été une longue et mince jeune fille autrefois.
Elle aperçut Alexandre et Zoé dans l’eau et leur fit signe de la main. Alexandre voulut sortir pour lui dire bonjour, mais Jo l’en dissuada et il replongea en attrapant les jambes de Zoé qui poussa un cri d’effroi.
La jeune fille en maillot rouge se retourna et Jo reconnut Hortense.
— Hortense, qu’est-ce que c’est que cette tenue ?
— Enfin, maman… C’est un maillot de bain. Et ne crie pas si fort ! On n’est pas à la piscine de Courbevoie, ici.
— Bonjour, Joséphine, articula Iris, se redressant pour s’interposer entre la mère et la fille.
— Bonjour, éructa Joséphine qui revint aussitôt à sa fille. Hortense, explique-moi d’où vient ce maillot.
— C’est moi qui le lui ai acheté cet été et il n’y a pas de quoi te mettre dans cet état. Hortense est ravissante…
— Hortense est indécente ! Et jusqu’à nouvelle information, Hortense est ma fille et pas la tienne !
— Oh là là ! Maman… ça y est ! Les grands mots.
— Hortense, tu vas aller te changer immédiatement.
— Il n’en est pas question ! Ce n’est pas parce que tu te caches dans un sac que je dois me déguiser en thon.
Hortense affrontait sans ciller le regard ivre de colère de sa mère. Des mèches cuivrées s’échappaient de la barrette qui retenait ses cheveux et ses joues s’étaient empourprées, lui donnant un air enfantin que contredisait sa tenue de femme fatale. Joséphine ne put s’empêcher d’être touchée par la pique de sa fille et perdit toute contenance. Elle balbutia une réponse qui n’en fut pas une, tellement elle était inaudible.
— Voyons, les filles, du calme, dit Iris, souriant pour détendre l’atmosphère. Ta fille a grandi, Joséphine, ce n’est plus un bébé. Je comprends que ça te fasse un choc mais tu n’y peux rien ! À moins de la coincer entre deux dictionnaires.
— Je peux l’empêcher de s’exhiber comme elle le fait.
— Elle est comme la plupart des filles de son âge… ravissante.
Joséphine chancela et dut s’asseoir sur la chaise longue proche d’Iris. Affronter sa sœur et sa fille en même temps était au-dessus de ses forces. Elle détourna la tête pour ravaler les larmes de rage et d’impuissance qu’elle sentait monter en elle. Cela finissait toujours de la même façon quand elle s’opposait à Hortense : elle perdait la face. Elle avait peur d’elle, de son orgueil, du mépris qu’elle affichait à son endroit mais, en plus, elle devait le reconnaître, Hortense voyait souvent juste. Si elle était sortie de la cabine, fière de sa ligne, épanouie dans son maillot de bain, elle n’aurait sûrement pas réagi aussi violemment.
Elle resta un moment, défaite, tremblante. Fixant les reflets de l’eau de la piscine, détaillant sans les voir les plantes vertes, les colonnes de marbre blanc, les mosaïques bleues. Puis elle se redressa, respira un grand coup pour bloquer ses larmes, il ne manquerait plus que je sois ridicule et me donne en spectacle, et se retourna, prête à affronter sa fille.
Hortense était partie. Des marches de la piscine, elle tâtait l’eau du bout des pieds et s’apprêtait à se laisser glisser dans l’eau.
— Tu ne devrais pas te mettre dans ces états-là devant elle, tu perds toute autorité, susurra Iris en se retournant sur le ventre.
— Je voudrais t’y voir ! Elle se conduit de manière détestable avec moi.
— C’est l’adolescence. Elle est en plein âge ingrat.
— Il a bon dos, l’âge ingrat. Elle me traite comme si j’étais son inférieure !
— Peut-être parce que tu t’es toujours laissé faire.
— Comment ça, je me suis toujours laissé faire ?
— Tu as toujours laissé les gens te traiter n’importe comment ! Tu n’as aucun respect pour toi, alors comment veux-tu que les autres te respectent ?
Joséphine, ébahie, écoutait sa sœur parler.
— Mais si, rappelle-toi… Quand on était petites… je te faisais agenouiller devant moi, tu devais poser sur la tête ce que tu avais de plus cher au monde et me l’offrir en t’inclinant sans le faire tomber… Sinon t’étais punie ! Tu te rappelles ?
— C’était un jeu !
— Pas si innocent que ça ! Je te testais. Je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller et j’aurais pu tout te demander. Tu ne m’as jamais dit non !
— Parce que je t’aimais !