Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Au bout d’un moment, elle commença à avoir la tête qui tournait et demanda à ce qu’on ouvre la fenêtre. « Pourquoi, t’as des vapeurs ? T’es en cloque ? Tu connais le père ? » Les rires graveleux fusèrent, une chorale de rires repris en canon, ça partait dans tous les sens, montait et descendait les gammes et ils se poussaient du coude comme s’ils allaient entamer la danse des canards. « Ma parole, on dirait que je suis votre seul sujet de conversation, leur balança-t-elle avant de reprendre son souffle, vous avez rien d’autre à causer… Heureusement que je suis venue sinon vous auriez tous pourri sur pied ! »
Ils se turent, vexés. « Ah ! T’as pas changé ! lui dit le cousin Paul, toujours aussi agressive. Pas étonnant que personne t’a mise en cloque ! Il est pas né celui qui va s’y risquer ! Vingt ans de travaux forcés avec la pimbêche en harnais ! Faudrait être halluciné ou totalement chtarbé ! »
Un enfant ! Un enfant de Marcel ! Pourquoi n’y avait-elle jamais pensé ? Il en rêvait, en plus. Il n’arrêtait pas de parler du Cure-dents qui lui avait refusé ce plaisir légitime. Il avait les yeux tout mouillés quand il apercevait un de ces petits angelots qui crapahutent dans les publicités, barbouillés de bouillie ou de Pampers qui puent.
Le temps s’arrêta et devint majuscule.
Tous les participants au banquet rillettes se figèrent comme si elle avait appuyé sur la touche Pause de la télécommande et les mots prirent chair. Un bé-bé. Un petit bé-bé. Un enfant Jésus. Un petit Grobz joufflu. Avec une cuillère en or dans la bouche. Qu’est-ce que je dis, une cuillère ? Un service tout entier, oui. De quoi le suffoquer, le petit bébé ! Dieu, qu’elle était basse du béret ! C’est sûr, c’est ce qu’il lui fallait : récupérer Chef, se faire engrosser et après, indéboulonnable elle serait ! Un sourire angélique descendit sur son visage, son menton tomba en béatitude et sa poitrine se répandit en vagues tremblotantes dans ses balconnets 105 C.
Elle promena un regard attendri sur ses cousins et ses cousines, ses frères et ses oncles, ses tantes et ses nièces. Comme elle les aimait de lui avoir donné cette idée lumineuse ! Comme elle chérissait leur mesquinerie, leur médiocrité, leur tronche avinée ! Elle avait vécu trop longtemps à Paris. Elle avait pris des habitudes de ripolinée. Elle avait perdu la main. Oublié la lutte des classes, des sexes et du porte-monnaie. Je devrais venir ici plus souvent, suivre une formation continue. Retour à la bonne vieille réalité : comment garder un homme ? Avec un polichinelle dans le tiroir. Comment avait-elle pu oublier cette vieille recette millénaire qui engendrait les dynasties et remplissait les coffres-forts ?
Elle faillit leur sauter au cou mais se retint, prit un air de pucelle offensée, « non, non, je n’y ai jamais pensé », s’excusa de s’être emportée, « c’est le souvenir de maman qui m’a toute chamboulée ! J’ai les nerfs à vif », et comme le cousin Georges repartait sur Culmont-Chalindrey en voiture, elle lui demanda de l’y déposer, ça lui épargnerait un changement.
« Tu pars déjà ? On t’a à peine vue ? Reste dormir ici ! » Elle remercia d’un onctueux sourire, embrassa les uns et les autres, glissa un billet à ses neveux et nièces et s’éclipsa dans la vieille Simca du cousin Georges en vérifiant que personne n’avait eu la tentation de lui chaparder les bijoux de son amant pendant qu’elle rejouait la scène de l’Annonciation.
Le plus dur restait à faire, cependant : reconquérir Chef, le convaincre que son aventure avec Chaval avait été furtive, si furtive qu’elle ne s’en souvenait pas, un moment d’abandon, d’étourderie, de faiblesse féminine, inventer un bobard qu’elle ficellerait de vraisemblance – il l’avait forcée ? menacée ? tabassée ? droguée ? hypnotisée ? envoûtée ? –, reprendre sa place de favorite et happer un petit spermatozoïde grobzien pour se le mettre bien au chaud dans le tiroir.
En montant, à Culmont-Chalindrey, dans le compartiment de première classe du train pour Paris, Josiane réfléchit et se dit qu’il allait falloir la jouer finasse, avancer de profil et sur la pointe des arpions. Tout était à refaire : trimbaler patiemment chaque pierre sans renâcler, sans s’énerver, sans se trahir. Jusqu’à ce que la pyramide se dresse, irréfutable.
Ce serait dur, c’est sûr, mais l’adversité ne lui faisait pas peur. Elle était sortie victorieuse d’autres naufrages.
Elle se cala confortablement dans le fauteuil, éprouva dans son séant les premières secousses du train qui quittait la gare et eut une pensée émue pour sa mère, grâce à laquelle elle repartait fringante et à nouveau guerrière.
— On les retrouve à l’intérieur, t’es sûre ? Je ne louperais ça pour rien au monde. Un après-midi à la piscine du Ritz, le comble du luxe ! soupira Hortense en s’étirant dans la voiture. Je ne sais pas pourquoi, dès que je quitte Courbevoie, dès que je passe le pont, je me sens revivre. Je hais la banlieue. Dis, maman, pourquoi on est venus vivre en banlieue ?
Joséphine, au volant de sa voiture, ne répondit pas. Elle cherchait une place pour se garer. Ce samedi après-midi, Iris leur avait donné rendez-vous dans son club, au bord de la piscine. Ça te fera du bien, tu m’as l’air sous pression, ma pauvre Jo… et depuis trente minutes elle tournait, tournait en rond. Trouver une place dans ce quartier n’était pas chose aisée. La plupart des voitures attendaient en double file, faute de places de stationnement. C’était l’époque des courses de Noël ; les trottoirs étaient encombrés de personnes portant de lourds paquets. Elles se frayaient un chemin en les tendant comme des boucliers, puis soudain, sans crier gare, débordaient sur la chaussée. Il fallait klaxonner pour ne pas les écraser. Joséphine tournait, ouvrait grands les yeux, guettant une place pendant que les filles s’impatientaient. « Là, maman, là ! – Non ! c’est interdit et je ne tiens pas à avoir une contravention ! – Oh maman ! T’es rabat-joy ! » C’était leur nouvelle expression : rabat-joy ! Elles l’employaient à tout bout de champ.
— J’ai encore des traces de mon bronzage de cet été. Je ne vais pas avoir l’air d’une endive, poursuivait Hortense en examinant ses bras.
Tandis que moi, pensa Jo, je vais être la reine des endives. Une voiture déboîta sous son nez, elle freina et mit son clignotant. Les filles se mirent à trépigner.
— Vas-y, maman, vas-y… Fais-nous un créneau parfait.
Jo s’appliqua et réussit à se glisser sans encombre dans la place laissée vacante. Les filles applaudirent. Jo, en nage, s’essuya le front.
Pénétrer dans l’hôtel, affronter le regard du personnel qui la jaugerait et se demanderait sûrement ce qu’elle venait faire là lui donna à nouveau des sueurs froides, mais elle se retrouva à suivre Hortense qui, parfaitement à l’aise, lui montrait le chemin en accordant des regards hautains aux livrées chamarrées du personnel de l’hôtel.