Les cavernes d'acier [The Caves of Steel - fr]
- Автор: Азимов Айзек
- Год: 1956
- Язык: французский
- Год: Hachette/Gallimard
- Переводчик: Jacques Brecard
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les cavernes d'acier [The Caves of Steel - fr]». Краткое содержание книги:
Malgré une civilisation superscientifique et l’apparition de robots intelligents, les passions humaines n’ont pas cessé pour autant et le meurtre n’a pas disparu.
Mais le problème de Lije Baley West pas seulement de retrouver un meurtrier, il est aussi d’y parvenir avant son collègue R. Daneel. R. = Robot, car R. Daneel est un androïde au cerveau électronique ultraperfectionné, créé certes par l’homme, mais qui n’attend peut-être que l’occasion de prendre sa place.
— Elijah ! murmura R. Daneel. Est-ce mal élevé d’observer son voisin de table pendant qu’il mange ?
— C’est très mal élevé, en effet, de le regarder directement manger. Ca tombe sous le sens, voyons ! Chacun de nous a droit à ce que l’on respecte sa vie privée. Cela n’empêche pas de se parler, mais on ne se dévisage pas les uns les autres au cours du repas.
— Compris ! Alors, pouvez-vous me dire pourquoi je compte autour de nous huit personnes qui nous observent attentivement, et même de très près ?
Baley posa sa fourchette sur la table ; il jeta un regard autour de lui, comme pour chercher la salière, et murmura :
— Je ne vois rien d’anormal.
Mais il le dit sans conviction. Pour lui, tous les convives n’étaient qu’une foule d’inconnus mélangés au hasard. Or, quand R. Daneel tourna vers lui son regard impersonnel, Baley eut l’impression pénible que ce n’étaient pas des yeux bruns qu’il avait devant lui, mais des appareils de détection, capables de juger, avec la précision d’une photographie, et en quelques secondes, de quoi se composait tout le panorama environnant.
— Je suis tout à fait certain de ce que j’avance, dit R. Daneel calmement.
— Et bien, qu’importe, après tout ? Ce sont des gens mal élevés, mais ça ne prouve rien d’autre.
— Je ne sais pas, Elijah. Mais croyez-vous que ce soit par pure coïncidence que six des hommes qui nous observent se soient trouvés hier soir dans le magasin de chaussures ?…
11
Fuite sur les tapis roulants
Baley serra convulsivement sa fourchette.
— En êtes-vous bien sûr ? demanda-t-il automatiquement.
Mais à peine avait-il posé la question qu’il en comprit la futilité : on ne demande pas à une machine à calculer si elle est sûre de l’exactitude du résultat qu’elle fournit, et cela, même si la machine a des bras et des jambes !
— Absolument sûr, répliqua R. Daneel.
— Sont-ils tout près de nous ?
— Non, pas très près, ils sont dispersés dans la salle.
— Alors, ça va !
Baley se remit à manger, maniant machinalement sa fourchette ; derrière le masque de son long visage renfrogné, son cerveau était en ébullition.
A supposer que l’incident du magasin de chaussures ait été provoqué par un groupe de fanatiques antirobot, et que l’affaire n’ait pas été un mouvement spontané, comme on aurait pu le croire, ce groupe d’agitateurs pouvait fort bien comprendre des hommes ayant étudié les robots avec l’ardeur qu’engendre une opposition farouche : dans ce cas, l’un d’eux pouvait avoir décelé la véritable nature de R. Daneel. C’était une éventualité que le commissaire principal avait envisagée, et Baley ne put s’empêcher d’être étonné de la justesse d’une telle précision, de la part de son chef : Enderby faisait parfois montre d’une perspicacité vraiment surprenante !…
Partant de ce principe, les événements s’expliquaient alors logiquement. L’incident de la veille avait pris de court les conspirateurs, qui, insuffisamment organisés, s’étaient trouvés hors d’état de réagir ; mais ils avaient dû élaborer un plan à exécuter dans l’avenir immédiat. S’ils savaient reconnaître un robot comme R. Daneel, à plus forte raison devaient-ils être fixés sur les fonctions qu’exerçait Baley. Or, pour qu’un détective circulât en compagnie d’un robot humanoïde, il fallait que ce policier fût quelqu’un de très important, et Baley n’eut aucune peine à reconstituer le raisonnement de ses mystérieux adversaires.
Il en déduisit qu’ils avaient dû placer des espions aux alentours de l’Hôtel de Ville, pour surveiller ses agissements et ceux de R. Daneel ; peut-être même disposaient-ils de complices au sein même des services officiels et dans l’administration de la Cité. Rien d’étonnant donc à ce que les deux policiers aient été suivis au cours des dernières vingt-quatre heures ; la seule chose qui avait dû dérouter un peu leurs poursuivants, c’était la longue durée de la visite à Spacetown, et de l’entretien que Baley avait eu avec le robot sur l’autoroute.
Cependant R. Daneel, ayant achevé son repas, demeurait tranquillement assis à sa place, ses mains sans défaut placées sur le rebord de la table.
— Ne croyez-vous pas que nous devrions faire quelque chose ? demanda-t-il.
— Ici, dans le restaurant, nous ne risquons rien, dit Baley. Laissez-moi l’initiative, je vous prie.
Il regarda autour de lui, et ce fut comme s’il voyait un restaurant communautaire pour la première fois. Que de gens ! Des centaines, des milliers !… Il avait lu un jour, dans une étude sur les restaurants de la ville, que leur capacité moyenne était de deux mille deux cents couverts. Mais celui-ci était plus important. Si jamais quelqu’un venait à crier « Robot ! » que se passerait-il ? Baley n’osa pas se le figurer, mais il se convainquit rapidement qu’une telle éventualité était invraisemblable.
Sans doute, une émeute soudaine pouvait éclater n’importe où, aussi bien au restaurant que dans les avenues ou les ascenseurs de la ville ; peut-être même l’atmosphère du restaurant était-elle plus propice à des désordres, parce que les gens s’y laissaient facilement aller à leurs instincts, et s’y extériorisaient plus qu’ailleurs ; il ne fallait pas grand-chose pour qu’une discussion y dégénérât en bagarre.
Mais faire éclater exprès une émeute dans un restaurant était une toute autre histoire, car les conspirateurs se trouveraient eux-mêmes pris comme dans une nasse au milieu de cette salle pleine de monde. Dès que l’on commencerait à se servir de la vaisselle comme de projectiles, et à renverser les tables, nul ne pourrait plus s’enfuir. Une grave émeute, dans de telles conditions, risquerait de causer des centaines de morts, parmi lesquels les responsables eux-mêmes auraient de fortes chances de se trouver.
Non. Une émeute bien fomentée ne pourrait réussir que dans les avenues de la Cité, et de préférence en un point de passage relativement étroit. Quand une foule perd la tête et est prise de panique, cela devient contagieux, et ceux qui gardent la tête froide ont alors le temps d’en profiter pour disparaître rapidement ; les agitateurs trouvent facilement, pour s’enfuir, une voie adjacente ou un chemin conduisant aux tapis roulants.
Baley se sentit pris au piège. Il devait y avoir dehors d’autres espions qui les attendaient, les suivraient, et provoqueraient des troubles, au moment et à l’endroit qu’ils estimeraient favorables.
— Pourquoi ne pas les arrêter ? demanda R. Daneel.
— Ca ne ferait que déclencher plus vite nos ennuis, grommela Baley. Vous avez bien repéré leurs physionomies, Daneel ? Vous ne les oublierez pas ?
— Je suis incapable d’oublier quoi que ce soit.
— Eh bien, nous leur mettrons le grappin dessus plus tard. Pour l’instant, nous allons passer entre les mailles de leur filet. Suivez-moi, et faites exactement la même chose que moi !
Il se leva, retourna soigneusement son assiette et la plaça sur le plateau mobile qui l’avait auparavant fait surgir au milieu de la table ; de même, il posa sa fourchette dans le logement prévu à cet effet. R. Daneel, qui l’avait regardé faire, exécuta les mêmes gestes, et, en un instant, assiettes et fourchettes sales disparurent automatiquement.
— Ils se lèvent aussi, dit R. Daneel.
— Bon. J’ai l’impression qu’ils ne vont pas beaucoup s’approcher de nous. Pas ici, en tout cas.
Ils suivirent de nouveau une longue file de gens se dirigeant vers la sortie, et passèrent devant la machine enregistreuse, dont le cliquetis incessant symbolisait l’énorme quantité de repas distribués.
Baley, jetant un regard en arrière, vers la salle bruyante et légèrement enfumée, se remémora soudain, avec une précision qui l’étonna lui-même, une visite du Zoo qu’il avait faite avec son fils, huit ans auparavant (bon sang, que le temps passait vite !…). C’était la première fois que Ben y allait, et cela l’avait impressionné, car il n’avait encore jamais vu de chat ni de chien en chair et en os. Ce qui l’avait enthousiasmé plus que tout, c’était la volière ; et Baley, qui l’avait pourtant vue une douzaine de fois déjà, n’avait pas davantage résisté à la fascination du spectacle. On ne peut nier qu’il y ait en effet quelque chose de saisissant dans le vol d’un oiseau que l’on contemple pour la première fois. Or, ce jour-là, Baley et son fils avaient assisté au repas des oiseaux ; un employé remplissait une longue auge d’avoine écrasée ; si les hommes avaient pris l’habitude de se nourrir d’aliments synthétiques à base de levure, les oiseaux, plus conservateurs, continuaient à ne vouloir manger que de vraies graines. Les oiseaux voletaient donc par centaines, et, aile contre aile, ils venaient s’aligner sur l’auge, en pépiant de façon assourdissante. Telle était l’image qui vint à l’esprit de Baley, au moment de quitter le restaurant communautaire. Oui, des oiseaux rangés sur leur auge !… C’était bien ça ! Et cette constatation le dégoûta, au point qu’il se demanda s’il n’y aurait pas moyen de vivre autrement, mieux que cela… Mais qu’y avait-il donc de défectueux dans ce mode d’existence ? Jamais encore cela ne lui était venu à l’esprit…