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L'assommoir

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L'assommoir
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-Vous etes heureuse, allez! madame Coupeau, dit madame Bijard, que son soulard de mari, un serrurier, tuait de coups chaque soir en rentrant. Si le mien etait comme ca, quand il s'est pique le nez, ce serait un plaisir!

Gervaise, calmee, regrettait deja sa vivacite. Elle aida Coupeau a se remettre debout. Puis, elle tendit la joue en souriant. Mais le zingueur, sans se gener devant le monde, lui prit les seins.

-Ce n'est pas pour dire, murmurait-il, il chelingue rudement, ton linge! Mais je t'aime tout de meme, vois-tu!

-Laisse-moi, tu me chatouilles, cria-t-elle en riant plus fort. Quelle grosse bete! On n'est pas bete comme ca!

Il l'avait empoignee, il ne la lachait pas. Elle s'abandonnait, etourdie par le leger vertige qui lui venait du tas de linge, sans degout pour l'haleine vineuse de Coupeau. Et le gros baiser qu'ils echangerent a pleine bouche, au milieu des saletes du metier, etait comme une premiere chute, dans le lent avachissement de leur vie.

Cependant, madame Bijard nouait le linge en paquets. Elle parlait de sa petite, agee de deux ans, une enfant nommee Eulalie, qui avait deja de la raison comme une femme. On pouvait la laisser seule; elle ne pleurait jamais, elle ne jouait pas avec les allumettes. Enfin, elle emporta les paquets de linge un a un, sa grande taille cassee sous le poids, sa face se marbrant de taches violettes.

-Ce n'est plus tenable, nous grillons, dit Gervaise en s'essuyant la figure, avant de se remettre au bonnet de madame Boche.

Et l'on parla de ficher des claques a Augustine, quand on s'apercut que la mecanique etait rouge. Les fers, eux aussi, rougissaient. Elle avait donc le diable dans le corps! On ne pouvait pas tourner le dos sans qu'elle fit quelque mauvais coup. Maintenant, il fallait attendre un quart d'heure pour se servir des fers. Gervaise couvrit le feu de deux pelletees de cendre. Elle imagina en outre de tendre une paire de draps sur les fils de laiton du plafond, en maniere de stores, afin d'amortir le soleil. Alors, on fut tres bien dans la boutique. La temperature y etait encore joliment douce; mais on se serait cru dans une alcove, avec un jour blanc, enferme comme chez soi, loin du monde, bien qu'on entendit, derriere les draps, les gens marchant vite sur le trottoir; et l'on avait la liberte de se mettre a son aise. Clemence retira sa camisole. Coupeau refusant toujours d'aller se coucher, on lui permit de rester, mais il dut promettre de se tenir tranquille dans un coin, car il s'agissait a cette heure de ne pas s'endormir sur le roti.

-Qu'est-ce que cette vermine a encore fait du polonais? murmurait Gervaise, en parlant d'Augustine.

On cherchait toujours le petit fer, que l'on retrouvait dans des endroits singuliers, ou l'apprentie, disait-on, le cachait par malice. Gervaise acheva enfin la coiffe du bonnet de madame Boche. Elle en avait ebauche les dentelles, les detirant a la main, les redressant d'un leger coup de fer. C'etait un bonnet dont la passe, tres ornee, se composait d'etroits bouillonnes alternant avec des entre-deux brodes. Aussi s'appliquait-elle, muette, soigneuse, repassant les bouillonnes et les entre-deux au coq, un oeuf de fer fiche par une tige dans un pied de bois.

Alors, un silence regna. On n'entendit plus, pendant un instant, que les coups sourds, etouffes sur la couverture. Aux deux cotes de la vaste table carree, la patronne, les deux ouvrieres et l'apprentie, debout, se penchaient, toutes a leur besogne, les epaules arrondies, les bras promenes dans un va-et-vient continu. Chacune, a sa droite, avait son carreau, une brique plate, brulee par les fers trop chauds. Au milieu de la table, au bord d'une assiette creuse pleine d'eau claire, trempaient un chiffon et une petite brosse. Un bouquet de grand lis, dans un ancien bocal de cerises a l'eau-de-vie, s'epanouissait, mettait la un coin de jardin royal, avec la touffe de ses larges fleurs de neige. Madame Putois avait attaque le panier de linge prepare par Gervaise, des serviettes, des pantalons, des camisoles, des paires de manches. Augustine faisait trainer ses bas et ses torchons, le nez en l'air, interessee par une grosse mouche qui volait. Quant a la grande Clemence, elle en etait, depuis le matin, a sa trente-cinquieme chemise d'homme.

-Toujours du vin, jamais de casse-poitrine! dit tout d'un coup le zingueur, qui eprouva le besoin de faire cette declaration. Le casse-poitrine me fait du mal n'en faut pas!

Clemence prenait un fer a la mecanique, avec sa poignee de cuir garnie de tole, et l'approchait de sa joue, pour s'assurer s'il etait assez chaud. Elle le frotta sur son carreau, l'essuya sur un linge pendu a sa ceinture, et attaqua sa trente-cinquieme chemise, en repassant d'abord l'empiecement et les deux manches.

-Bah! monsieur Coupeau, dit-elle, au bout d'une minute, un petit verre de cric, ce n'est pas mauvais. Moi, ca me donne du chien... Puis, vous savez, plus vite on est tortille, plus c'est drole. Oh! je ne me monte pas le bourrichon, je sais que je ne ferai pas de vieux os.

-Etes-vous tannante avec vos idees d'enterrement! interrompit madame Putois, qui n'aimait pas les conversations tristes.

Coupeau s'etait leve, et se fachait, en croyant qu'on l'accusait d'avoir bu de l'eau-de-vie. Il le jurait sur sa tete, sur celles de sa femme et de son enfant, il n'avait pas une goutte d'eau-de-vie dans le corps. Et il s'approchait de Clemence, lui soufflant dans la figure pour qu'elle le sentit. Puis, quand il eut le nez sur ses epaules nues, il se mit a ricaner. Il voulait voir. Clemence, apres avoir plie le dos de la chemise et donne un coup de fer des deux cotes, en etait aux poignets et au col. Mais, comme il se poussait toujours contre elle, il lui fit faire un faux pli; et elle dut prendre la brosse, au bord de l'assiette creuse, pour lisser l'amidon.

-Madame! dit-elle, empechez-le donc d'etre comme ca apres moi! -Laisse-la, tu n'es pas raisonnable, declara tranquillement Gervaise. Nous sommes pressees, entends-tu?

Elles etaient pressees, eh bien! quoi? ce n'etait pas sa faute. Il ne faisait rien de mal. Il ne touchait pas, il regardait seulement. Est-ce qu'il n'etait plus permis de regarder les belles choses que le bon Dieu a faites? Elle avait tout de meme de sacres ailerons, cette dessalee de Clemence! Elle pouvait se montrer pour deux sous et laisser tater, personne ne regretterait son argent. L'ouvriere, cependant, ne se defendait plus, riait de ces compliments tout crus d'homme en ribotte. Et elle en venait a plaisanter avec lui. Il la blaguait sur les chemises d'homme. Alors, elle etait toujours dans les chemises d'homme. Mais oui? elle vivait la dedans. Ah! Dieu de Dieu! elle les connaissait joliment, elle savait comment c'etait fait. Il lui en avait passe par les mains, et des centaines, et des centaines! Tous les blonds et tous les bruns du quartier portaient de son ouvrage sur le corps. Pourtant, elle continuait, les epaules secouees de son rire; elle avait marque cinq grands plis a plat dans le dos, en introduisant le fer par l'ouverture du plastron; elle rabattait le pan de devant et le plissait egalement a larges coups.

-Ca, c'est la banniere! dit-elle en riant plus fort.

Ce louchon d'Augustine eclata, tant le mot lui parut drole. On la gronda. En voila une morveuse qui riait des mots qu'elle ne devait pas comprendre! Clemence lui passa son fer; l'apprentie finissait les fers sur ses torchons et sur ses bas, quand ils n'etaient plus assez chauds pour les pieces amidonnees. Mais elle empoigna celui-la si maladroitement, qu'elle se fit une manchette, une longue brulure au poignet. Et elle sanglota, elle accusa Clemence de l'avoir brulee expres. L'ouvriere, qui etait allee chercher un fer tres chaud pour le devant de la chemise, la consola tout de suite en la menacant de lui repasser les deux oreilles, si elle continuait. Cependant, elle avait fourre une laine sous le plastron, elle poussait lentement le fer, laissant a l'amidon le temps de ressortir et de secher. Le devant de chemise prenait une raideur et un luisant de papier fort.

-Sacre matin! jura Coupeau, qui pietinait derriere elle, avec une obstination d'ivrogne.

Il se haussait, riant d'un rire de poulie mal graissee. Clemence, appuyee fortement sur l'etabli, les poignets retournes, les coudes en l'air et ecartes, pliait le cou, dans un effort; et toute sa chair nue avait un gonflement, ses epaules remontaient avec le jeu lent des muscles mettant des battements sous la peau fine, la gorge s'enflait, moite de sueur, dans l'ombre rose de la chemise beante. Alors, il envoya les mains, il voulut toucher.

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