L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Oh! la, la, ca gazouille! dit Clemence, en se bouchant le nez.
-Pardi! si c'etait propre, on ne nous le donnerait pas, expliqua tranquillement Gervaise. Ca sent son fruit, quoi!.... Nous disions quatorze chemises de femme, n'est-ce pas, madame Bijard?... quinze, seize, dix-sept....
Elle continua a compter tout haut. Elle n'avait aucun degout, habituee a l'ordure; elle enfoncait ses bras nus et roses au milieu des chemises jaunes de crasse, des torchons raidis par la graisse des eaux de vaisselle, des chaussettes mangees et pourries de sueur. Pourtant, dans l'odeur forte qui battait son visage penche au-dessus des tas, une nonchalance la prenait. Elle s'etait assise au bord d'un tabouret, se courbant en deux, allongeant les mains a droite, a gauche, avec des gestes ralentis, comme si elle se grisait de cette puanteur humaine, vaguement souriante, les yeux noyes. Et il semblait que ses premieres paresses vinssent de la, de l'asphyxie des vieux linges empoisonnant l'air autour d'elle.
Juste au moment ou elle secouait une couche d'enfant, qu'elle ne reconnaissait pas, tant elle etait pisseuse, Coupeau entra.
-Cre coquin! begaya-t-il, quel coup de soleil!... Ca vous tape dans la tete!
Le zingueur se retint a l'etabli pour ne pas tomber. C'etait la premiere fois qu'il prenait une pareille cuite. Jusque-la, il etait rentre pompette, rien de plus. Mais, cette fois, il avait un gnon sur l'oeil, une claque amicale egaree dans une bousculade. Ses cheveux frises, ou des fils blancs se montraient deja, devaient avoir epoussete une encoignure de quelque salle louche de marchand de vin, car une toile d'araignee pendait a une meche, sur la nuque. Il restait rigolo d'ailleurs, les traits un peu tires et vieillis, la machoire inferieure saillant davantage, mais toujours bon enfant, disait-il, et la peau encore assez tendre pour faire envie a une duchesse.
-Je vais t'expliquer, reprit-il en s'adressant a Gervaise. C'est Pied-de-Celeri, tu le connais bien, celui qui a une quille de bois... Alors, il part pour son pays, il a voulu nous regaler... Oh! nous etions d'aplomb, sans ce gueux de soleil... Dans la rue, le monde est malade. Vrai! le monde festonne...
Et comme la grande Clemence s'egayait de ce qu'il avait vu la rue soule, il fut pris lui-meme d'une joie enorme dont il faillit etrangler. Il criait:
-Hein! les sacres pochards! Ils sont d'un farce!... Mais ce n'est pas leur faute, c'est le soleil...
Toute la boutique riait, meme madame Putois, qui n'aimait pas les ivrognes. Ce louchon d'Augustine avait un chant de poule, la bouche ouverte, suffoquant. Cependant, Gervaise soupconnait Coupeau de n'etre pas rentre tout droit, d'avoir passe une heure chez les Lorilleux, ou il recevait de mauvais conseils. Quand il lui eut jure que non, elle rit a son tour, pleine d'indulgence, ne lui reprochant meme pas d'avoir encore perdu une journee de travail.
-Dit-il des betises, mon Dieu! murmura-t-elle. Peut-on dire des betises pareilles!
Puis, d'une voix maternelle:
-Va te coucher, n'est-ce pas? Tu vois, nous sommes occupees; tu nous genes... Ca fait trente-deux mouchoirs, madame Bijard; et deux autres, trente-quatre...
Mais Coupeau n'avait pas sommeil. Il resta la, a se dandiner, avec un mouvement de balancier d'horloge, ricanant d'un air entete et taquin. Gervaise, qui voulait se debarrasser de madame Bijard, appela Clemence, lui fit compter le linge pendant qu'elle l'inscrivait. Alors, a chaque piece, cette grande vaurienne lacha un mot cru, une salete; elle etalait les miseres des clients, les aventures des alcoves, elle avait des plaisanteries d'atelier sur tous les trous et toutes les taches qui lui passaient par les mains. Augustine faisait celle qui ne comprend pas, ouvrait de grandes oreilles de petite fille vicieuse. Madame Putois pincait les levres, trouvait ca bete, de dire ces choses devant Coupeau; un homme n'a pas besoin de voir le linge; c'est un de ces deballages qu'on evite chez les gens comme il faut. Quant a Gervaise, serieuse, a son affaire, elle semblait ne pas entendre. Tout en ecrivant, elle suivait les pieces d'un regard attentif, pour les reconnaitre au passage; et elle ne se trompait jamais, elle mettait un nom sur chacune, au flair, a la couleur. Ces serviettes-la appartenaient aux Goujet; ca sautait aux yeux, elles n'avaient pas servi a essuyer le cul des poelons. Voila une taie d'oreiller qui venait certainement des Boche, a cause de la pommade dont madame Boche emplatrait tout son linge. Il n'y avait pas besoin non plus de mettre son nez sur les gilets de flanelle de M. Madinier, pour savoir qu'ils etaient a lui; il teignait la laine, cet homme, tant il avait la peau grasse. Et elle savait d'autres particularites, les secrets de la proprete de chacun, les dessous des voisines qui traversaient la rue en jupes de soie, le nombre de bas, de mouchoirs, de chemises qu'on salissait par semaine, la facon dont les gens dechiraient certaines pieces, toujours au meme endroit. Aussi etait-elle pleine d'anecdotes. Les chemises de mademoiselle Remanjou, par exemple, fournissaient des commentaires interminables; elles s'usaient par le haut, la vieille fille devait avoir les os des epaules pointus; et jamais elles n'etaient sales, les eut-elle portees quinze jours, ce qui prouvait qu'a cet age-la on est quasiment comme un morceau de bois, dont on serait bien en peine de tirer une larme de quelque chose. Dans la boutique, a chaque triage, on deshabillait ainsi tout le quartier de la Goutte-d'Or.
-Ca, c'est du nanan! cria Clemence, en ouvrant un nouveau paquet.
Gervaise, prise brusquement d'une grande repugnance, s'etait reculee.
-Le paquet de madame Gaudron, dit-elle. Je ne veux plus la blanchir, je cherche un pretexte... Non, je ne suis pas plus difficile qu'une autre, j'ai touche a du linge bien degoutant dans ma vie; mais, vrai, celui-la, je ne peux pas. Ca me ferait jeter du coeur sur du carreau... Qu'est-ce qu'elle fait donc, cette femme, pour mettre son linge dans un etat pareil!
Et elle pria Clemence de se depecher. Mais l'ouvriere continuait ses remarques, fourrait ses doigts dans les trous, avec des allusions sur les pieces, qu'elle agitait comme les drapeaux de l'ordure triomphante. Cependant, les tas avaient monte autour de Gervaise. Maintenant, toujours assise au bord du tabouret, elle disparaissait entre les chemises et les jupons; elle avait devant elle les draps, les pantalons, les nappes, une debacle de malproprete; et, la dedans, au milieu de cette mare grandissante, elle gardait ses bras nus, son cou nu, avec ses meches de petits cheveux blonds colles a ses tempes, plus rose et plus alanguie. Elle retrouvait son air pose, son sourire de patronne attentive et soigneuse, oubliant le linge de madame Gaudron, ne le sentant plus, fouillant d'une main dans les tas pour voir s'il n'y avait pas d'erreur. Ce louchon d'Augustine, qui adorait jeter des pelletees de coke dans la mecanique, venait de la bourrer a un tel point, que les plaques de fonte rougissaient. De soleil oblique battait la devanture, la boutique flambait. Alors, Coupeau, que la grosse chaleur grisait davantage, fut pris d'une soudaine tendresse. Il s'avanca vers Gervaise, les bras ouverts, tres emu.
-T'es une bonne femme, begayait-il. Faut que je t'embrasse.
Mais il s'emberlificota dans les jupons, qui lui barraient le chemin, et faillit tomber.
-Es-tu bassin! dit Gervaise sans se facher. Reste tranquille, nous avons fini.
Non, il voulait l'embrasser, il avait besoin de ca, parce qu'il l'aimait bien. Tout en balbutiant, il tournait le tas de jupons, il butait dans le tas de chemises; puis, comme il s'entetait, ses pieds s'accrocherent, il s'etala, le nez au beau milieu des torchons. Gervaise, prise d'un commencement d'impatience, le bouscula, en criant qu'il allait tout melanger. Mais Clemence, madame Putois elle-meme, lui donnerent tort. Il etait gentil, apres tout. Il voulait l'embrasser. Elle pouvait bien se laisser embrasser.