L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Est-ce que ton amoureux est venu? demandait-il parfois a Gervaise pour la taquiner. On ne l'apercoit plus, il faudra que j'aille le chercher.
L'amoureux, c'etait Goujet. Il evitait, en effet, de venir trop souvent, par peur de gener et de faire causer. Pourtant, il saisissait les pretextes, apportait le linge, passait vingt fois sur le trottoir. Il y avait un coin dans la boutique, au fond, ou il aimait a rester des heures, assis sans bouger, fumant sa courte pipe. Le soir, apres son diner, une fois tous les dix jours, il se risquait, s'installait; et il n'etait guere causeur, la bouche cousue, les yeux sur Gervaise; otant seulement sa pipe de la bouche pour rire de tout ce qu'elle disait. Quand l'atelier veillait le samedi, il s'oubliait, paraissait s'amuser la plus que s'il etait alle au spectacle. Des fois, les ouvrieres repassaient jusqu'a trois heures du matin. Une lampe pendait du plafond, a un fil de fer; l'abat-jour jetait un grand rond de clarte vive, dans lequel les linges prenaient des blancheurs molles de neige. L'apprentie mettait les volets de la boutique; mais, comme les nuits de juillet etaient brulantes, on laissait la porte ouverte sur la rue. Et, a mesure que l'heure avancait, les ouvrieres se degrafaient, pour etre a l'aise. Elles avaient une peau fine, toute doree dans le coup de lumiere de la lampe, Gervaise surtout, devenue grasse, les epaules blondes, luisantes comme une soie, avec un pli de bebe au cou, dont il aurait dessine de souvenir la petite fossette, tant il le connaissait. Alors, il etait pris par la grosse chaleur de la mecanique, par l'odeur des linges fumant sous les fers; et il glissait a un leger etourdissement, la pensee ralentie, les yeux occupes de ces femmes qui se hataient, balancant leurs bras nus, passant la nuit a endimancher le quartier. Autour de la boutique, les maisons voisines s'endormaient, le grand silence du sommeil tombait lentement. Minuit sonnait, puis une heure, puis deux heures. Les voitures, les passants s'en etaient alles. Maintenant, dans la rue deserte et noire, la porte envoyait seule une raie de jour, pareille a un bout d'etoffe jaune deroule a terre. Par moments, un pas sonnait au loin, un homme approchait; et, lorsqu'il traversait la raie de jour, il allongeait la tete, surpris des coups de fer qu'il entendait, emportant la vision rapide des ouvrieres depoitraillees, dans une buee rousse.
Goujet, voyant Gervaise embarrassee d'Etienne et voulant le sauver des coups de pied au derriere de Coupeau, l'avait embauche pour tirer le soufflet, a sa fabrique de boulons. L'etat de cloutier, s'il n'avait rien de flatteur en lui-meme, a cause de la salete de la forge et de l'embetement de toujours taper sur les memes morceaux de fer, etait un riche etat, ou l'on gagnait des dix et des douze francs par jour. Le petit, alors age de douze ans, pourrait s'y mettre bientot, si le metier lui allait. Et Etienne etait ainsi devenu un lien de plus entre la blanchisseuse et le forgeron. Celui-ci ramenait l'enfant, donnait des nouvelles de sa bonne conduite. Tout le monde disait en riant a Gervaise que Goujet avait un beguin pour elle. Elle le savait bien, elle rougissait comme une jeune fille, avec une fleur de pudeur qui lui mettait aux joues des tons vifs de pomme d'api. Ah! le pauvre cher garcon, il n'etait pas genant! Jamais il ne lui avait parle de ca; jamais un geste sale, jamais un mot polisson. On n'en rencontrait pas beaucoup de cette honnete pate. Et, sans vouloir l'avouer, elle goutait une grande joie a etre aimee ainsi, pareillement a une sainte vierge. Quand il lui arrivait quelque ennui serieux, elle songeait au forgeron; ca la consolait. Ensemble, s'ils restaient seuls, ils n'etaient pas genes du tout; ils se regardaient avec des sourires, bien en face, sans se raconter ce qu'ils eprouvaient. C'etait une tendresse raisonnable, ne songeant pas aux vilaines choses, parce qu'il vaut encore mieux garder sa tranquillite, quand on peut s'arranger pour etre heureux, tout en restant tranquille.
Cependant, Nana, vers la fin de l'ete, bouleversa la maison. Elle avait six ans, elle s'annoncait comme une vaurienne finie. Sa mere la menait chaque matin, pour ne pas la rencontrer toujours sous ses pieds, dans une petite pension de la rue Polonceau, chez mademoiselle Josse. Elle y attachait par derriere les robes de ses camarades; elle emplissait de cendre la tabatiere de la maitresse, trouvait des inventions moins propres encore, qu'on ne pouvait pas raconter. Deux fois, mademoiselle Josse la mit a la porte, puis la reprit, pour ne pas perdre les six francs, chaque mois. Des la sortie de la classe, Nana se vengeait d'avoir ete enfermee, en faisant une vie d'enfer sous le porche et dans la cour, ou les repasseuses, les oreilles cassees, lui disaient d'aller jouer. Elle retrouvait la Pauline, la fille des Boche, et le fils de l'ancienne patronne de Gervaise, Victor, un grand dadais de dix ans, qui adorait galopiner en compagnie des toutes petites filles. Madame Fauconnier, qui ne s'etait pas fachee avec les Coupeau, envoyait elle-meme son fils. D'ailleurs, dans la maison, il y avait un pullulement extraordinaire de mioches, des volees d'enfants qui degringolaient les quatre escaliers a toutes les heures du jour, et s'abattaient sur le pave, comme des bandes de moineaux criards et pillards. Madame Gaudron, a elle seule, en lachait neuf, des blonds, des bruns, mal peignes, mal mouches, avec des culottes jusqu'aux yeux, des bas tombes sur les souliers, des vestes fendues, montrant leur peau blanche sous la crasse. Une autre femme, une porteuse de pain, au cinquieme, en lachait sept. Il en sortait des tapees de toutes les chambres. Et, dans ce grouillement de vermines aux museaux roses, debarbouilles chaque fois qu'il pleuvait, on en voyait de grands, l'air ficelle, de gros, ventrus deja comme des hommes, de petits, petits, echappes du berceau, mal d'aplomb encore, tout betes, marchant a quatre pattes quand ils voulaient courir. Nana regnait sur ce tas de crapauds; elle faisait sa mademoiselle jordonne avec des filles deux fois plus grandes qu'elle, et daignait seulement abandonner un peu de son pouvoir a Pauline et a Victor, des confidents intimes qui appuyaient ses volontes. Cette fichue gamine parlait sans cesse de jouer a la maman, deshabillait les plus petits pour les rhabiller, voulait visiter les autres partout, les tripotait, exercait un despotisme fantasque de grande personne ayant du vice. C'etait, sous sa conduite, des jeux a se faire gifler. La bande pataugeait dans les eaux de couleur de la teinturerie, sortait de la les jambes teintes en bleu ou en rouge, jusqu'aux genoux; puis, elle s'envolait chez le serrurier, ou elle chipait des clous et de la limaille, et repartait pour aller s'abattre au milieu des copeaux du menuisier, des tas de copeaux enormes, amusants tout plein, dans lesquels on se roulait en montrant son derriere. La cour lui appartenait, retentissait du tapage des petits souliers se culbutant a la debandade, du cri percant des voix qui s'enflaient chaque fois que la bande reprenait son vol. Certains jours meme, la cour ne suffisait pas. Alors, la bande se jetait dans les caves, remontait, grimpait le long d'un escalier, enfilait un corridor, redescendait, reprenait un escalier, suivait un autre corridor, et cela sans se lasser, pendant des heures, gueulant toujours, ebranlant la maison geante d'un galop de betes nuisibles lachees au fond de tous les coins.
-Sont-ils indignes, ces crapules-la! criait madame Boche. Vraiment, il faut que les gens aient bien peu de chose a faire, pour faire tant d'enfants... Et ca se plaint encore de n'avoir pas de pain!