L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Jamais Gervaise n'avait encore montre tant de complaisance. Elle etait douce comme un mouton, bonne comme du pain. A part madame Lorilleux, qu'elle appelait Queue-de-vache pour se venger, elle ne detestait personne, elle excusait tout le monde. Dans le leger abandon de sa gueulardise, quand elle avait bien dejeune et pris son cafe, elle cedait au besoin d'une indulgence generale. Son mot etait: " On doit se pardonner entre soi, n'est-ce pas, si l'on ne veut pas vivre comme des sauvages. " Quand on lui parlait de sa bonte, elle riait. Il n'aurait plus manque qu'elle fut mechante! Elle se defendait, elle disait n'avoir aucun merite a etre bonne. Est-ce que tous ses reves n'etaient pas realises? est-ce qu'il lui restait a ambitionner quelque chose dans l'existence? Elle rappelait son ideal d'autrefois, lorsqu'elle se trouvait sur le pave: travailler, manger du pain, avoir un trou a soi, elever ses enfants, ne pas etre battue, mourir dans son lit. Et maintenant son ideal etait depasse; elle avait tout, et en plus beau. Quant a mourir dans son lit, ajoutait-elle en plaisantant, elle y comptait, mais le plus tard possible, bien entendu.
C'etait surtout pour Coupeau que Gervaise se montrait gentille. Jamais une mauvaise parole, jamais une plainte derriere le dos de son mari. Le zingueur avait fini par se remettre au travail; et, comme son chantier etait alors a l'autre bout de Paris, elle lui donnait tous les matins quarante sous pour son dejeuner, sa goutte et son tabac. Seulement, deux jours sur six, Coupeau s'arretait en route, buvait les quarante sous avec un ami, et revenait dejeuner en racontant une histoire. Une fois meme, il n'etait pas alle loin, il s'etait paye avec Mes-Bottes et trois autres un gueuleton soigne, des escargots, du roti et du vin cachete, au Capucin, barriere de la Chapelle; puis, comme ses quarante sous ne suffisaient pas, il avait envoye la note a sa femme par un garcon, en lui faisant dire qu'il etait au clou. Celle-ci riait, haussait les epaules. Ou etait le mal, si son homme s'amusait un peu? Il fallait laisser aux hommes la corde longue, quand on voulait vivre en paix dans son menage. D'un mot a un autre, on en arrivait vite aux coups. Mon Dieu! on devait tout comprendre. Coupeau souffrait encore de sa jambe, puis il se trouvait entraine, il etait bien force de faire comme les autres, sous peine de passer pour un mufe. D'ailleurs, ca ne tirait pas a consequence; s'il rentrait emeche, il se couchait, et deux heures apres il n'y paraissait plus. Cependant, les fortes chaleurs etaient venues. Une apres-midi de juin, un samedi que l'ouvrage pressait, Gervaise avait elle-meme bourre de coke la mecanique, autour de laquelle dix fers chauffaient, dans le ronflement du tuyau. A cette heure, le soleil tombait d'aplomb sur la devanture, le trottoir renvoyait une reverberation ardente, dont les grandes moires dansaient au plafond de la boutique; et ce coup de lumiere, bleui par le reflet du papier des etageres et de la vitrine, mettait au-dessus de l'etabli un jour aveuglant, comme une poussiere de soleil tamisee dans les linges fins. Il faisait la une temperature a crever. On avait laisse ouverte la porte de la rue, mais pas un souffle de vent ne venait; les pieces qui sechaient en l'air, pendues aux fils de laiton, fumaient, etaient raides comme des copeaux en moins de trois quarts d'heure. Depuis un instant, sous cette lourdeur de fournaise, un gros silence regnait, au milieu duquel les fers seuls tapaient sourdement, etouffes par l'epaisse couverture garnie de calicot.
-Ah bien! dit Gervaise, si nous ne fondons pas, aujourd'hui! On retirerait sa chemise!
Elle etait accroupie par terre, devant une terrine, occupee a passer du linge a l'amidon. En jupon blanc, la camisole retroussee aux manches et glissee des epaules, elle avait les bras nus, le cou nu, toute rose, si suante, que les petites meches blondes de ses cheveux ebouriffes se collaient a sa peau. Soigneusement, elle trempait dans l'eau laiteuse des bonnets, des devants de chemises d'homme, des jupons entiers, des garnitures de pantalons de femme. Puis, elle roulait les pieces et les posait au fond d'un panier carre, apres avoir plonge dans un seau et secoue sa main sur les corps des chemises et des pantalons qui n'etaient pas amidonnes.
-C'est pour vous, ce panier, madame Putois, reprit-elle. Depechez-vous, n'est-ce pas? Ca seche tout de suite, il faudrait recommencer dans une heure.
Madame Putois, une femme de quarante-cinq ans, maigre, petite, repassait sans une goutte de sueur, boutonnee dans un vieux caraco marron. Elle n'avait pas meme retire son bonnet, un bonnet noir garni de rubans verts tournes au jaune. Elle restait raide devant l'etabli, trop haut pour elle, les coudes en l'air, poussant son fer avec des gestes casses de marionnette. Tout d'un coup, elle s'ecria:
-Ah! non, mademoiselle Clemence, remettez votre camisole. Vous savez, je n'aime pas les indecences. Pendant que vous y etes, montrez toute votre boutique. Il y a deja trois hommes arretes en face.
La grande Clemence la traita de vieille bete, entre ses dents. Elle suffoquait, elle pouvait bien se mettre a l'aise; tout le monde n'avait pas une peau d'amadou. D'ailleurs, est-ce qu'on voyait quelque chose? Et elle levait les bras, sa gorge puissante de belle fille crevait sa chemise, ses epaules faisaient craquer les courtes manches. Clemence s'en donnait a se vider les moelles avant trente ans; le lendemain des noces serieuses, elle ne sentait plus le carreau sous ses pieds, elle dormait sur la besogne, la tete et le ventre comme bourres de chiffons. Mais on la gardait quand meme, car pas une ouvriere ne pouvait se flatter de repasser une chemise d'homme avec son chic. Elle avait la specialite des chemises d'homme.
-C'est a moi, allez! finit-elle par declarer, en se donnant des claques sur la gorge. Et ca ne mord pas, ca ne fait bobo a personne.
-Clemence, remettez votre camisole, dit Gervaise. Madame Putois a raison, ce n'est pas convenable... On prendrait ma maison pour ce qu'elle n'est pas.
Alors, la grande Clemence se rhabilla en bougonnant. En voila des giries! Avec ca que les passants n'avaient jamais vu des nenais! Et elle soulagea sa colere sur l'apprentie, ce louchon d'Augustine, qui repassait a cote d'elle du linge plat, des bas et des mouchoirs; elle la bouscula, la poussa avec son coude. Mais Augustine, hargneuse, d'une mechancete sournoise de monstre et de souffre-douleur, cracha par derriere sur sa robe, sans qu'on la vit, pour se venger.
Gervaise pourtant venait de commencer un bonnet appartenant a madame Boche, qu'elle voulait soigner. Elle avait prepare de l'amidon cuit pour le remettre a neuf. Elle promenait doucement, dans le fond de la coiffe, le polonais, un petit fer arrondi des deux bouts, lorsqu'une femme entra, osseuse, la face tachee de plaques rouges, les jupes trempees. C'etait une maitresse laveuse qui employait trois ouvrieres au lavoir de la Goutte-d'Or.
-Vous arrivez trop tot, madame Bijard! cria Gervaise. Je vous avais dit ce soir.... Vous me derangez joliment, a cette heure-ci!
Mais comme la laveuse se lamentait, craignant de ne pouvoir mettre couler le jour meme, elle voulut bien lui donner le linge sale tout de suite. Elles allerent chercher les paquets dans la piece de gauche ou couchait Etienne, et revinrent avec des brassees enormes, qu'elles empilerent sur le carreau, au fond de la boutique. Le triage dura une grosse demi-heure. Gervaise faisait des tas autour d'elle, jetait ensemble les chemises d'homme, les chemises de femme, les mouchoirs, les chaussettes, les torchons. Quand une piece d'un nouveau client lui passait entre les mains, elle la marquait d'une croix au fil rouge pour la reconnaitre. Dans l'air chaud, une puanteur fade montait de tout ce linge sale remue.