L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Boche disait que les enfants poussaient sur la misere comme des champignons sur le fumier. La portiere criait toute la journee, les menacait de son balai. Elle finit par fermer la porte des caves, parce qu'elle apprit par Pauline, a laquelle elle allongea une paire decalottes, que Nana avait imagine de jouer au medecin, la-bas, dans l'obscurite; cette vicieuse donnait des remedes aux autres, avec des batons.
Or, une apres-midi, il y eut une scene affreuse. Ca devait arriver, d'ailleurs. Nana s'avisa d'un petit jeu bien drole. Elle avait vole, devant la loge, un sabot a madame Boche. Elle l'attacha avec une ficelle, se mit a le trainer, comme une voiture. De son cote, Victor eut l'idee d'emplir le sabot de pelures de pomme. Alors, un cortege s'organisa. Nana marchait la premiere, tirant le sabot. Pauline et Victor s'avancaient a sa droite et a sa gauche. Puis, toute la flopee des mioches suivait en ordre, les grands d'abord, les petits ensuite, se bousculant; un bebe en jupe, haut comme une botte, portant sur l'oreille un bourrelet defonce, venait le dernier. Et le cortege chantait quelque chose de triste, des oh! et des ah! Nana avait dit qu'on allait jouer a l'enterrement; les pelures de pomme, c'etait le mort. Quand on eut fait le tour de la cour, on recommenca. On trouvait ca joliment amusant.
-Qu'est-ce qu'ils font donc? murmura madame Boche, qui sortit de la loge pour voir, toujours mefiante et aux aguets.
Et lorsqu'elle eut compris:
-Mais c'est mon sabot! cria-t-elle furieuse. Ah! les gredins!
Elle distribua des taloches, souffleta Nana sur les deux joues, flanqua un coup de pied a Pauline, cette grande dinde qui laissait prendre le sabot de sa mere. Justement, Gervaise emplissait un seau, a la fontaine. Quand elle apercut Nana le nez en sang, etranglee de sanglots, elle faillit sauter au chignon de la concierge. Est-ce qu'on tapait sur un enfant comme sur un boeuf? Il fallait manquer de coeur, etre la derniere des dernieres. Naturellement, madame Boche repliqua. Lorsqu'on avait une saloperie de fille pareille, on la tenait sous clef. Enfin, Boche lui-meme parut sur le seuil de la loge, pour crier a sa femme de rentrer et de ne pas avoir tant d'explications avec de la salete. Ce fut une brouille complete.
A la verite, ca n'allait plus du tout bien entre les Boche et les Coupeau depuis un mois. Gervaise, tres donnante de sa nature, lachait a chaque instant des litres de vin, des tasses de bouillon, des oranges, des parts de gateau. Un soir, elle avait porte a la loge un fond de saladier, de la barbe de capucin avec de la betterave, sachant que la concierge aurait fait des bassesses pour la salade. Mais, le lendemain, elle devint toute blanche en entendant mademoiselle Remanjou raconter comment madame Boche avait jete la barbe de capucin devant du monde, d'un air degoute, sous pretexte que, Dieu merci! elle n'en etait pas encore reduite a se nourrir de choses ou les autres avaient patauge. Et, des lors, Gervaise coupa net a tous les cadeaux: plus de litres de vin, plus de tasses de bouillon, plus d'oranges, plus de parts de gateau, plus rien. Il fallait voir le nez des Boche! Ca leur semblait comme un vol que les Coupeau leur faisaient. Gervaise comprenait sa faute; car, enfin, si elle n'avait point eu la betise de tant leur fourrer, ils n'auraient pas pris de mauvaises habitudes et seraient restes gentils. Maintenant, la concierge disait d'elle pis que pendre. Au terme d'octobre, elle fit des ragots a n'en plus finir au proprietaire, M. Marescot, parce que la blanchisseuse, qui mangeait son saint frusquin en gueulardises, se trouvait en retard d'un jour pour son loyer; et morne M. Marescot, pas tres poli non plus celui-la, entra dans la boutique, le chapeau sur la tete, demandant son argent, qu'on lui allongea tout de suite d'ailleurs. Naturellement, les Boche avaient tendu la main aux Lorilleux. C'etait a present avec les Lorilleux qu'on godaillait dans la loge, au milieu des attendrissements de la reconciliation. Jamais on ne se serait fache sans cette Banban, qui aurait fait battre des montagnes. Ah! les Boche la connaissaient a cette heure, ils comprenaient combien les Lorilleux devaient souffrir. Et, quand elle passait, tous affectaient de ricaner, sous la porte.
Gervaise pourtant monta un jour chez les Lorilleux. Il s'agissait de maman Coupeau, qui avait alors soixante-sept ans. Les yeux de maman Coupeau etaient completement perdus. Ses jambes non plus n'allaient pas du tout. Elle venait de renoncer a son dernier menage par force, et menacait de crever de faim, si on ne la secourait pas. Gervaise trouvait honteux qu'une femme de cet age, ayant trois enfants, fut ainsi abandonnee du ciel et de la terre. Et comme Coupeau refusait de parler aux Lorilleux, en disant a Gervaise qu'elle pouvait bien monter, elle, celle-ci monta sous le coup d'une indignation, dont tout son coeur etait gonfle.
En haut, elle entra sans frapper, comme une tempete. Rien n'etait change depuis le soir ou les Lorilleux, pour la premiere fois, lui avaient fait un accueil si peu engageant. Le meme lambeau de laine deteinte separait la chambre de l'atelier, un logement en coup de fusil qui semblait bati pour une anguille. Au fond, Lorilleux, penche sur son etabli, pincait un a un les maillons d'un bout de colonne, tandis que madame Lorilleux tirait un fil d'or a la filiere, debout devant l'etau. La petite forge, sous le plein jour, avait un reflet rose.
-Oui, c'est moi! dit Gervaise. Ca vous etonne, parce que nous sommes a couteaux tires? Mais je ne viens pas pour moi ni pour vous, vous pensez bien... C'est pour maman Coupeau que je viens. Oui, je viens voir si nous la laisserons attendre un morceau de pain de la charite des autres.
-Ah bien! en voila une entree! murmura madame Lorilleux. Il faut avoir un fier toupet.
Et elle tourna le dos, elle se remit a tirer son fil d'or, en affectant d'ignorer la presence de sa belle-soeur. Mais Lorilleux avait leve sa face bleme, criant:
-Qu'est-ce que vous dites?
Puis, comme il avait parfaitement entendu, il continua:
-Encore des potins, n'est-ce pas? Elle est gentille, maman Coupeau, de pleurer misere partout!... Avant-hier, pourtant, elle a mange ici. Nous faisons ce que nous pouvons, nous autres. Nous n'avons pas le Perou... Seulement, si elle va bavarder chez les autres, elle peut y rester, parce que nous n'aimons pas les espions.
Il reprit le bout de chaine, tourna le dos a son tour, en ajoutant comme a regret:
-Quand tout le monde donnera cent sous par mois, nous donnerons cent sous.
Gervaise s'etait calmee, toute refroidie par les figures en coin de rue des Lorilleux. Elle n'avait jamais mis les pieds chez eux sans eprouver un malaise. Les yeux a terre, sur les losanges de la claie de bois, ou tombaient les dechets d'or, elle s'expliquait maintenant d'un air raisonnable. Maman Coupeau avait trois enfants; si chacun donnait cent sous, ca ne ferait que quinze francs, et vraiment ce n'etait pas assez, on ne pouvait pas vivre avec ca; il fallait au moins tripler la somme. Mais Lorilleux se recriait. Ou voulait-on qu'il volat quinze francs par mois? Les gens etaient droles, on le croyait riche parce qu'il avait de l'or chez lui. Puis, il tapait sur maman Coupeau: elle ne voulait pas se passer de cafe le matin, elle buvait la goutte, elle montrait les exigences d'une personne qui aurait eu de la fortune. Parbleu! tout le monde aimait ses aises; mais, n'est-ce pas? quand on n'avait pas su mettre un sou de cote, on faisait comme les camarades, on se serrait le ventre. D'ailleurs, maman Coupeau n'etait pas d'un age a ne plus travailler; elle y voyait encore joliment clair quand il s'agissait de piquer un bon morceau au fond du plat; enfin, c'etait une vieille rouee, elle revait de se dorloter. Meme s'il en avait eu les moyens, il aurait cru mal agir en entretenant quelqu'un dans la paresse.
Cependant Gervaise restait conciliante, discutait paisiblement ces mauvaises raisons. Elle tachait d'attendrir les Lorilleux. Mais le mari finit par ne plus lui repondre. La femme maintenant etait devant la forge, en train de derocher un bout de chaine, dans la petite casserole de cuivre a long manche, pleine d'eau seconde. Elle affectait toujours de tourner le dos, comme a cent lieues. Et Gervaise parlait encore, les regardant s'enteter au travail, au milieu de la poussiere noire de l'atelier, le corps dejete, les vetements rapieces et graisseux, devenus d'une durete abetie de vieux outils, dans leur besogne etroite de machine. Alors, brusquement, la colere remonta a sa gorge, elle cria: