Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Philippe se laissa tomber sur le lit et enleva ses chaussures. La droite d’abord, puis la gauche. Puis la chaussette droite et la chaussette gauche. À chaque geste correspondait un bruit, ploc, ploc, pfft, pfft.
— Tu as une grosse journée demain ?
— Des rendez-vous, un déjeuner, la routine.
— Tu devrais travailler moins… Les cimetières sont pleins de gens indispensables.
— Peut-être… Mais je ne vois pas comment je pourrais changer de vie.
Ils avaient déjà eu cette discussion maintes fois. Comme un chemin obligé avant de se coucher. Elle se terminait toujours de la même manière : un point d’interrogation en l’air.
Et maintenant il va aller dans la salle de bains, se laver les dents, enfiler son long tee-shirt pour la nuit et venir se coucher en soupirant « je crois que je ne vais pas tarder à m’endormir… ». Elle dira… Elle ne dira rien. Il posera un baiser sur son épaule, ajoutera : « Bonne nuit, ma chérie. » Il prendra son masque pour dormir, l’ajustera, se retournera de son côté du lit. Elle rangera ses brosses, allumera la lampe sur sa table de chevet, prendra un livre et lira jusqu’à ce que ses yeux se ferment.
Et puis, elle inventera une histoire.
Une histoire d’amour ou une autre. Certains soirs, elle s’enroule dans les draps, serre son oreiller contre sa poitrine, creuse un trou dans la plume légère et retrouve Gabor. Ils sont au festival de Cannes. Ils marchent sur le sable, en bord de mer. Il est seul, il tient un scénario sous le bras. Elle est seule, elle offre son visage au soleil. Ils se croisent. Elle laisse tomber ses lunettes. Il se baisse pour les ramasser, se relève et… « Iris ! – Gabor ! » Ils s’étreignent, ils s’embrassent, il dit « comme tu m’as manquée ! Je n’ai pas cessé de penser à toi ! ». Elle murmure « moi aussi ! ». Ils courent dans les rues et les hôtels de Cannes. Il est venu présenter son film, elle l’accompagne partout, ils montent les marches ensemble, main dans la main, elle demande le divorce…
D’autres soirs, elle choisit une histoire différente. Elle vient d’écrire un livre, c’est un grand succès, elle donne des interviews à la presse internationale rassemblée dans le hall du palace où elle est descendue. Le roman a été traduit en vingt-sept langues, les droits achetés par la MGM, Tom Cruise et Sean Penn se disputent le rôle masculin. Les dollars s’alignent en petites montagnes vertes à perte de vue. Les commentaires vont bon train, on photographie son bureau, sa cuisine, on lui demande son avis sur tout.
— Maman, je peux dormir avec vous ?
Philippe se retourna d’un seul coup et la réponse fut cinglante :
— Non, Alexandre ! On a déjà eu cette discussion mille fois ! À dix ans, un garçon ne dort plus avec ses parents.
— Maman, dis oui… s’il te plaît !
Iris décela une lueur d’angoisse dans les yeux de son fils et, se penchant vers lui, le prit dans ses bras.
— Qu’est-ce qu’il y a, chéri ?
— J’ai peur, maman… Vraiment peur. J’ai fait un cauchemar.
Alexandre s’était rapproché et tentait de se faufiler sous les draps.
— Tu vas dans ta chambre ! rugit Philippe en relevant le masque bleu.
Iris lut la panique dans les yeux de son fils. Elle se leva, le prit par la main et déclara :
— Je vais aller le coucher.
— Ce n’est pas une manière d’élever cet enfant. Qu’est-ce que tu vas en faire ? Un fils à maman ? Un homme qui aura peur de son ombre ?
— Je vais simplement le mettre dans son lit… Ce n’est pas la peine d’en faire un drame. Allez, viens, mon chéri.
— C’est consternant ! Consternant ! répéta Philippe en se tournant dans le lit. Cet enfant ne grandira jamais.
Iris prit Alexandre par la main et l’emmena dans sa chambre. Elle alluma la veilleuse fixée à la tête du lit, ouvrit les draps et fit signe à Alexandre de se coucher. Il se glissa sous les couvertures. Elle posa sa main sur son front et demanda :
— Tu as peur de quoi, Alexandre ?
— J’ai peur…
— Alexandre, tu es encore un petit garçon mais bientôt tu seras un homme. Tu vivras dans un monde de brutes, il faut t’endurcir. Ce n’est pas en venant pleurer au pied du lit de tes parents…
— Je ne pleurais pas !
— Tu as reculé devant ta peur. Elle a été plus forte que toi. Ce n’est pas bien. Tu dois la terrasser sinon tu resteras toujours un bébé.
— Je ne suis pas un bébé.
— Si… Tu veux dormir avec nous comme lorsque tu étais bébé.
— Non, je ne suis pas un bébé.
Il grimaça de colère et de chagrin. Il était à la fois furieux contre sa mère qui ne le comprenait pas et certain d’avoir peur.
— Et toi, tu es méchante !
Iris ne sut que répondre. Elle le contempla, la bouche ouverte, prête à répliquer, mais aucun mot ne sortit de sa bouche. Elle ne savait pas comment parler à son enfant. Elle restait sur une rive, Alexandre sur l’autre. Ils s’observaient en silence. Cela avait commencé dès la naissance. À la clinique. Quand on avait posé Alexandre dans le berceau transparent à côté de son lit, Iris s’était dit : Tiens ! Une nouvelle personne dans ma vie ! Jamais, elle n’avait prononcé le mot « bébé ».
Le silence et l’embarras d’Iris rendirent Alexandre encore plus anxieux. Il doit y avoir quelque chose de grave pour que maman ne puisse pas me parler. Pour qu’elle me regarde sans rien dire.
Iris déposa un baiser sur le front de son fils et se redressa.
— Maman, tu peux rester jusqu’à ce que je m’endorme ?
— Ton père va être furieux…
— Maman, maman, maman…
— Je sais, mon chéri, je sais. Je vais rester, mais la prochaine fois, promets-moi que tu seras fort et que tu resteras dans ton lit.
Il ne répondit pas. Elle lui prit la main.
Il soupira, ferma les yeux et elle posa la main sur son épaule, le caressant doucement. Son long corps fluet, ses cils bruns, ses cheveux noirs et ondulés… Il avait la grâce fragile d’un enfant inquiet, un enfant aux aguets. Même au repos, un creux se formait entre ses sourcils et sa poitrine se soulevait comme écrasée sous un poids trop grand. Il laissait échapper des soupirs de peur et de soulagement, des soupirs qui lui coupaient le souffle.
Il est venu dans notre chambre parce qu’il a senti que j’avais besoin de lui. La prescience des enfants. Elle se revit, petite, riant très fort aux plaisanteries de son père, faisant le pitre pour chasser le lourd nuage noir entre ses deux parents. Il ne se passait jamais rien de terrible entre eux et, pourtant, j’avais peur… Papa tout rond, tout bon, tout doux. Maman toute sèche, toute dure, toute maigre. Deux étrangers qui dormaient dans le même lit. Elle avait continué à faire le pitre. Il lui semblait que c’était plus facile de faire rire que d’exprimer ce qu’elle ressentait. La première fois qu’on avait murmuré devant elle : « Que cette petite fille est jolie ! Que ses yeux sont beaux ! Jamais vu des yeux pareils ! », elle avait troqué son costume de clown contre la panoplie de fille jolie. Un jeu de rôles !