L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Madame Gervaise, voudriez-vous me permettre de vous preter de l'argent?
Elle etait penchee sur un tiroir de sa commode, cherchant des torchons. Elle se releva, tres rouge. Il l'avait donc vue, le matin, rester en extase devant la boutique, pendant pres de dix minutes? Lui, souriait d'un air gene, comme s'il avait fait la une proposition blessante. Mais elle refusa vivement; jamais elle n'accepterait de l'argent, sans savoir quand elle pourrait le rendre. Puis, il s'agissait vraiment d'une trop forte somme. Et comme il insistait, consterne, elle finit par crier:
-Mais votre mariage? Je ne puis pas prendre l'argent de votre mariage, bien sur!
-Oh! ne vous genez pas, repondit-il en rougissant a son tour. Je ne me marie plus. Vous savez, une idee..... Vrai, j'aime mieux vous preter l'argent.
Alors, tous deux baisserent la tete. Il y avait entre eux quelque chose de tres doux qu'ils ne disaient pas. Et Gervaise accepta. Goujet avait prevenu sa mere. Ils traverserent le palier, allerent la voir tout de suite. La dentelliere etait grave, un peu triste, son calme visage penche sur son tambour. Elle ne voulait pas contrarier son fils, mais elle n'approuvait plus le projet de Gervaise; et elle dit nettement pourquoi: Coupeau tournait mal, Coupeau lui mangerait sa boutique. Elle ne pardonnait surtout point au zingueur d'avoir refuse d'apprendre a lire, pendant sa convalescence; le forgeron s'etait offert pour lui montrer, mais l'autre l'avait envoye dinguer, en accusant la science de maigrir le monde. Cela avait presque fache les deux ouvriers; ils allaient chacun de son cote. D'ailleurs, madame Goujet, en voyant les regards suppliants de son grand enfant, se montra tres bonne pour Gervaise. Il fut convenu qu'on preterait cinq cents francs aux voisins; ils les rembourseraient en donnant chaque mois un a-compte de vingt francs; ca durerait ce que ca durerait.
-Dis donc! le forgeron te fait de l'oeil, s'ecria Coupeau en riant, quand il apprit l'histoire. Oh! je suis bien tranquille, il est trop godiche... On le lui rendra, son argent. Mais, vrai, s'il avait affaire a de la fripouille, il serait joliment jobarde.
Des le lendemain, les Coupeau louerent la boutique. Gervaise courut toute la journee, de la rue Neuve a la rue de la Goutte-d'Or. Dans le quartier, a la voir passer ainsi, legere, ravie au point de ne plus boiter, on racontait qu'elle avait du se laisser faire une operation.
V
Justement, les Boche, depuis le terme d'avril, avaient quitte la rue des Poissonniers et tenaient la loge de la grande maison, rue de la Goutte-d'Or. Comme ca se rencontrait, tout de meme! Un des ennuis de Gervaise, qui avait vecu si tranquille sans concierge dans son trou de la rue Neuve, etait de retomber sous la sujetion de quelque mauvaise bete, avec laquelle il faudrait se disputer pour un peu d'eau repandue, ou pour la porte refermee trop fort, le soir. Les concierges sont une si sale espece! Mais, avec les Boche, ce serait un plaisir. On se connaissait, on s'entendrait toujours. Enfin, ca se passerait en famille.
Le jour de la location, quand les Coupeau vinrent signer le bail, Gervaise se sentit le coeur tout gros, en passant sous la haute porte. Elle allait donc habiter cette maison vaste comme une petite ville, allongeant et entre-croisant les rues interminables de ses escaliers et de ses corridors. Les facades grises avec les loques des fenetres sechant au soleil, la cour blafarde aux paves defonces de place publique, le ronflement de travail qui sortait des murs, lui causaient un grand trouble, une joie d'etre enfin pres de contenter son ambition, une peur de ne pas reussir et de se trouver ecrasee dans cette lutte enorme contre la faim, dont elle entendait le souffle. Il lui semblait faire quelque chose de tres hardi, se jeter au beau milieu d'une machine en branle, pendant que les marteaux du serrurier et les rabots de l'ebeniste tapaient et sifflaient, au fond des ateliers du rez-de-chaussee. Ce jour-la, les eaux de la teinturerie coulant sous le porche etaient d'un vert pomme tres-tendre. Elle les enjamba, en souriant; elle voyait dans cette couleur un heureux presage.
Le rendez-vous avec le proprietaire etait dans la loge meme des Boche. M. Marescot, un grand coutelier de la rue de la Paix, avait jadis tourne la meule, le long des trottoirs. On le disait riche aujourd'hui a plusieurs millions. C'etait un homme de cinquante-cinq ans, fort, osseux, decore, etalant ses mains immenses d'ancien ouvrier; et un de ses bonheurs etait d'emporter les couteaux et les ciseaux de ses locataires, qu'il aiguisait lui-meme, par plaisir. Il passait pour n'etre pas fier, parce qu'il restait des heures chez ses concierges, cache dans l'ombre de la loge, a demander des comptes. Il traitait la toutes ses affaires. Les Coupeau le trouverent devant la table graisseuse de madame Boche, ecoutant comment la couturiere du second, dans l'escalier A, avait refuse de payer, d'un mot degoutant. Puis, quand on eut signe le bail, il donna une poignee de main au zingueur. Lui, aimait les ouvriers. Autrefois, il avait eu joliment du tirage. Mais le travail menait a tout. Et, apres avoir compte les deux cent cinquante francs du premier semestre, qu'il engloutit dans sa vaste poche, il dit sa vie, il montra sa decoration.
Gervaise, cependant, demeurait un peu genee en voyant l'attitude des Boche. Ils affectaient de ne pas la connaitre. Ils s'empressaient autour du proprietaire, courbes en deux, guettant ses paroles, les approuvant de la tete. Madame Boche sortit vivement, alla chasser une bande d'enfants qui pataugeaient devant la fontaine, dont le robinet grand ouvert inondait le pave; et quand elle revint, droite et severe dans ses jupes, traversant la cour avec de lents regards a toutes les fenetres, comme pour s'assurer du bon ordre de la maison, elle eut un pincement de levres disant de quelle autorite elle etait investie, maintenant qu'elle avait sous elle trois cents locataires. Boche, de nouveau, parlait de la couturiere du second; il etait d'avis de l'expulser; il calculait les termes en retard, avec une importance d'intendant dont la gestion pouvait etre compromise. M. Marescot approuva l'idee de l'expulsion; mais il voulait attendre jusqu'au demi-terme. C'etait dur de jeter les gens a la rue, d'autant plus que ca ne mettait pas un sou dans la poche du proprietaire. Et Gervaise, avec un leger frisson, se demandait si on la jetterait a la rue, elle aussi, le jour ou un malheur l'empecherait de payer. La loge, enfumee, emplie de meubles noirs, avait une humidite et un jour livide de cave; devant la fenetre, toute la lumiere tombait sur l'etabli du tailleur, ou trainait une vieille redingote a retourner; tandis que Pauline, la petite des Boche, une enfant rousse de quatre ans, assise par terre, regardait sagement cuire un morceau de veau, baignee et ravie dans l'odeur forte de cuisine montant du poelon.
M. Marescot tendait de nouveau la main au zingueur, lorsque celui-ci parla des reparations, en lui rappelant sa promesse verbale de causer de cela plus tard. Mais le proprietaire se facha; il ne s'etait engage a rien; jamais, d'ailleurs, on ne faisait de reparations dans une boutique. Pourtant, il consentit a aller voir les lieux, suivi des Coupeau et de Boche. Le petit mercier etait parti en emportant son agencement de casiers et de comptoirs; la boutique, toute nue, montrait son plafond noir, ses murs creves, ou des lambeaux d'un ancien papier jaune pendaient. La, dans le vide sonore des pieces, une discussion furieuse s'engagea. M. Marescot criait que c'etait aux commercants a embellir leurs magasins, car enfin un commercant pouvait vouloir de l'or partout, et lui, proprietaire, ne pouvait pas mettre de l'or; puis, il raconta sa propre installation, rue de la Paix, ou il avait depense plus de vingt mille francs. Gervaise, avec son entetement de femme, repetait un raisonnement qui lui semblait irrefutable: dans un logement, n'est-ce pas, il ferait coller du papier? alors, pourquoi ne considerait-il pas la boutique comme un logement? Elle ne lui demandait pas autre chose, blanchir le plafond et remettre du papier.