Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Ben dis donc… Si j’étais à votre place, qu’est-ce que je rigolerais ! Plus de soucis de fin de mois, plein de blé, un bel appartement, un beau mari, un beau garçon… Je me poserais même pas la question.
Iris avait eu un pâle sourire.
— La vie est plus compliquée que ça, Babette.
— Peut-être… Si vous le dites.
Elle avait disparu à nouveau, tête la première, dans le four. Iris l’avait entendue maugréer contre ces fours autonettoyants qui nettoyaient rien du tout. Elle avait cru entendre « huile de coude », suivi de borborygmes et enfin Babette était réapparue pour conclure :
— Peut-être qu’on peut pas tout avoir dans la vie. Moi je me marre et je suis pauvre, vous vous emmerdez et vous êtes riche.
Ce matin-là, après avoir laissé Babette dans le four, Iris s’était sentie très seule.
Si seulement elle avait pu appeler Bérengère… Elle ne la voyait plus et se sentait amputée d’une partie d’elle-même. Pas de la meilleure part, c’était sûr, mais, elle devait le reconnaître, Bérengère lui manquait. Ses ragots, l’odeur d’égouts de ses ragots.
Je la regardais de haut, je me disais que je n’avais rien en commun avec cette femme-là, mais je frétillais à jacasser avec elle. C’est comme une furie en moi, une perversion qui me pousse à désirer ce que je méprise le plus au monde. Je n’y résiste pas. Six mois qu’on ne se voit plus, calcula-t-elle, six mois que je ne sais plus ce qu’il se passe à Paris, qui couche avec qui, qui est ruiné, qui est déchu.
Elle était restée enfermée une grande partie de l’après-midi dans son bureau. Elle avait relu une nouvelle d’Henry James. Était tombée sur une phrase qu’elle avait recopiée sur son carnet : « Quelle est la caractéristique des hommes en général ? N’est-ce point la capacité qu’ils ont de passer indéfiniment leur temps avec des femmes ennuyeuses, de le passer, je ne dirai pas, sans s’ennuyer mais ce qui revient au même, sans prendre garde qu’ils s’ennuient, sans en être incommodés jusqu’à chercher à prendre la tangente. »
— Suis-je une femme ennuyeuse ? murmura Iris à la grande glace qui recouvrait les portes de son placard.
Le miroir resta muet. Iris reprit alors encore plus bas :
— Est-ce que Philippe va prendre la tangente ?
Le miroir n’eut pas le temps de lui répondre. Le téléphone sonna. C’était Joséphine. Elle paraissait tout excitée.
— Iris… Je peux te parler ? T’es seule ? Je sais qu’il est très tard mais il fallait absolument que je te parle.
Iris la rassura : elle ne la dérangeait pas.
— Antoine a écrit aux filles. Il est au Kenya. Il élève des crocodiles.
— Des crocodiles ? Il est devenu fou !
— Ah, tu penses comme moi.
— Je ne savais pas qu’on élevait des crocodiles.
— Il travaille pour des Chinois et…
Joséphine proposa de lui lire la lettre d’Antoine. Iris l’écouta sans l’interrompre.
— Alors, t’en penses quoi ?
— Franchement, Jo : il a perdu la tête.
— Ce n’est pas tout.
— Il est tombé amoureux d’une Chinoise en short et elle est unijambiste ?
— Non, tu n’y es pas du tout.
Joséphine éclata de rire. Iris approuva. Elle préférait entendre Joséphine rire de ce nouvel épisode de sa vie conjugale.
— Il a écrit un feuillet rien que pour moi, à la fin de sa lettre aux filles… et tu ne devineras jamais…
— Quoi ? Jo… vas-y !
— Eh bien, je l’avais mis dans la poche de mon tablier, tu sais, le grand tablier blanc que je mets quand je fais la cuisine… Quand je me suis couchée, je me suis aperçue que je l’avais laissé dans la poche de tablier… Je l’avais oublié… Ce n’est pas formidable, ça ?
— Développe, Jo, développe… Parfois tu es dure à suivre.
— Écoute, Iris : j’ai oublié de lire la lettre d’Antoine. Je ne me suis pas précipitée pour la lire. Ça veut dire que je suis en train de guérir, non ?
— C’est vrai, tu as raison. Et qu’y avait-il dans cette lettre ?
— Attends, je te la lis…
Iris entendit un bruit de papier qu’on défroissait puis la voix claire de sa sœur s’éleva :
— « Joséphine… Je sais, je suis lâche, j’ai pris la fuite sans rien te dire mais je n’ai pas eu le courage de t’affronter. Je me sentais trop mal. Ici, je vais recommencer ma vie de zéro. J’espère que ça va marcher, que je vais gagner de l’argent et que je pourrai te rembourser au centuple ce que tu fais pour les enfants. J’ai une chance de réussir, de gagner beaucoup d’argent. En France, je me sentais écrasé. Ne me demande pas pourquoi… Joséphine, tu es une femme bonne, intelligente, douce et généreuse. Tu as été une très bonne épouse. Je ne l’oublierai jamais. J’ai été maladroit avec toi et je voudrais me rattraper. Adoucir ta vie. Je vous donnerai de mes nouvelles régulièrement. Je te joins au bas de la lettre le numéro de téléphone qui est le mien, celui où tu peux me joindre s’il arrive quoi que ce soit. Je t’embrasse, avec tous les bons souvenirs de notre vie commune, Antoine. » Et il y a deux post-scriptum. Le premier dit : « Ici, on m’appelle Tonio… au cas où tu me téléphones et tombes sur un boy », et le second : « C’est drôle, je ne transpire plus jamais et pourtant, il fait chaud. » Voilà… Tu en penses quoi ?
La première réaction d’Iris fut de penser : Pauvre garçon ! C’est pathétique ! mais elle ne savait pas encore si Joséphine avait atteint ce degré de détachement sentimental, aussi préféra-t-elle user de diplomatie.
— L’important, c’est ce que tu penses, toi.
— Tu étais plus brutale, avant.
— Avant, il faisait partie de la famille. On pouvait le malmener…
— Ah ! C’est comme ça que tu conçois la famille ?
— Tu ne t’es pas gênée, il y a six mois, avec notre mère. Tu as été si violente qu’elle ne veut plus entendre parler de toi.
— Et tu ne peux pas savoir à quel point je me sens mieux depuis !
Iris réfléchit un instant puis demanda :
— Après la lecture de la lettre adressée aux filles, tu t’es sentie comment ?
— Pas bien… Mais quand même : je ne me suis pas précipitée pour lire ma lettre, c’est un signe que ça va mieux, non ? Qu’il ne m’obsède plus.
Joséphine marqua une pause puis ajouta :
— C’est vrai qu’avec le travail que j’ai, j’ai pas beaucoup le temps de penser.
— Tu t’en sors ? Tu as besoin d’argent ?
— Non, non… ça va. J’accepte tous les boulots qui passent. Tous !
Puis, changeant brusquement de sujet, elle demanda :
— Comment va Alexandre ? A-t-il fait des progrès en dictée ?
Alexandre avait été soumis à de longues dictées, tout l’été, pendant que ses cousines partaient à la plage ou à la pêche.
— J’ai oublié de le lui demander. Il est si réservé, si silencieux. C’est étrange, il m’intimide. Je ne sais pas comment parler à un garçon. Je veux dire : sans le séduire ! Parfois je t’envie d’avoir deux filles. Ce doit être bien plus facile…
Iris se sentit soudain incroyablement découragée. L’amour maternel lui paraissait une montagne qu’elle ne gravirait jamais. C’est incroyable, pensa-t-elle, je ne travaille pas, je n’ai rien à faire dans la maison si ce n’est choisir des fleurs et des bougies parfumées, j’ai un seul enfant et je m’en occupe à peine ! Alexandre ne connaît de moi que le bruit des paquets que je dépose dans l’entrée ou celui du froufrou de ma robe quand je me penche le soir pour lui dire bonsoir avant de sortir ! C’est un enfant élevé à l’oreille.
— Je vais devoir te quitter, ma chérie, j’entends les pas de mon mari. Je t’embrasse et n’oublie pas : Cric et Croc croquèrent le grand Cruc qui croyait les croquer !
Iris raccrocha et leva les yeux sur Philippe qui l’observait sur le pas de la chambre. Celui-là non plus, je ne le comprends pas, soupira-t-elle en reprenant le ballet de ses brosses. J’ai l’impression qu’il m’espionne, qu’il glisse ses pas dans les miens, que ses yeux se collent à mon dos. Me ferait-il suivre, par hasard ? Cherche-t-il à me prendre en défaut pour négocier un divorce ? Le silence s’était installé entre eux comme une évidence, un mur de Jéricho que nulle trompette ne ferait jamais tomber puisqu’ils ne criaient pas, ne claquaient pas les portes, ne haussaient jamais la voix. Heureux les couples qui se font des scènes, songea Iris, tout est plus facile après une bonne dispute. On s’époumone, on s’épuise, on se jette dans les bras de l’autre. Un temps de répit où les armes tombent, où les baisers adoucissent les rancœurs, effacent les reproches, signant un bref armistice. Philippe et elle ne connaissaient que le silence, la froideur, l’ironie blessante qui creusaient un peu plus chaque jour le fossé d’une séparation certaine. Iris ne voulait pas y penser. Elle se consolait en se disant qu’ils n’étaient pas le seul couple à dériver ainsi dans une indifférence polie. Tous ne divorçaient pas. C’était un sale moment à passer, un moment qui pouvait durer, certes, mais qui parfois évoluait doucement vers une vieillesse pacifiée.