L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Le papa Coupeau, disait-il, s'est casse le cou, un jour de ribotte. Je ne puis pas dire que c'etait merite, mais enfin la chose s'expliquait... Moi, j'etais a jeun, tranquille comme Baptiste, sans une goutte de liquide dans le corps, et voila que je degringole en voulant me tourner pour faire une risette a Nana!... Vous ne trouvez pas ca trop fort? S'il y a un bon Dieu, il arrange drolement les choses. Jamais je n'avalerai ca.
Et, quand les jambes lui revinrent, il garda une sourde rancune contre le travail. C'etait un metier de malheur, de passer ses journees comme les chats, le long des gouttieres. Eux pas betes, les bourgeois! ils vous envoyaient a la mort, bien trop poltrons pour se risquer sur une echelle, s'installant solidement au coin de leur feu et se fichant du pauvre monde. Et il en arrivait a dire que chacun aurait du poser son zinc sur sa maison. Dame! en bonne justice, on devait en venir la: si tu ne veux pas etre mouille, mets-toi a couvert. Puis, il regrettait de ne pas avoir appris un autre metier, plus joli et moins dangereux, celui d'ebeniste, par exemple. Ca, c'etait encore la faute du pere Coupeau; les peres avaient cette bete d'habitude de fourrer quand meme les enfants dans leur partie.
Pendant deux mois encore, Coupeau marcha avec des bequilles. Il avait d'abord pu descendre dans la rue, fumer une pipe devant la porte. Ensuite, il etait alle jusqu'au boulevard exterieur, se trainant au soleil, restant des heures assis sur un banc. La gaiete lui revenait, son bagou d'enfer s'aiguisait dans ses longues flaneries. Et il prenait la, avec le plaisir de vivre, une joie a ne rien faire, les membres abandonnes, les muscles glissant a un sommeil tres-doux; c'etait comme une lente conquete de la paresse, qui profitait de sa convalescence pour entrer dans sa peau et l'engourdir, en le chatouillant. Il revenait bien portant, goguenard, trouvant la vie belle, ne voyant pas pourquoi ca ne durerait pas toujours. Lorsqu'il put se passer de bequilles, il poussa ses promenades plus loin, courut les chantiers pour revoir les camarades. Il restait les bras croises en face des maisons en construction, avec des ricanements, des hochements de tete; et il blaguait les ouvriers qui trimaient, il allongeait sa jambe, pour leur montrer ou ca menait de s'esquinter le temperament. Ces stations gouailleuses devant la besogne des autres satisfaisaient sa rancune contre le travail. Sans doute, il s'y remettrait, il le fallait bien; mais ce serait le plus tard possible. Oh! il etait paye pour manquer d'enthousiasme. Puis, ca lui semblait si bon de faire un peu la vache!
Les apres-midi ou Coupeau s'ennuyait, il montait chez les Lorilleux. Ceux-ci le plaignaient beaucoup, l'attiraient par toutes sortes de prevenances aimables. Dans les premieres annees de son mariage, il leur avait echappe, grace a l'influence de Gervaise. Maintenant, ils le reprenaient, en le plaisantant sur la peur que lui causait sa femme. Il n'etait donc pas un homme! Pourtant, les Lorilleux montraient une grande discretion, celebraient d'une facon outree les merites de la blanchisseuse. Coupeau, sans se disputer encore, jurait a celle-ci que sa soeur l'adorait, et lui demandait d'etre moins mauvaise pour elle. La premiere querelle du menage, un soir, etait venue au sujet d'Etienne. Le zingueur avait passe l'apres-midi chez les Lorilleux. En rentrant, comme le diner se faisait attendre et que les enfants criaient apres la soupe, il s'en etait pris brusquement a Etienne, lui envoyant une paire de calottes soignees. Et, pendant une heure, il avait ronchonne: ce mioche n'etait pas a lui, il ne savait pas pourquoi il le tolerait dans la maison; il finirait par le flanquer a la porte. Jusque-la, il avait accepte le gamin sans tant d'histoires. Le lendemain, il parlait de sa dignite. Trois jours apres, il lancait des coups de pied au derriere du petit, matin et soir, si bien que l'enfant, quand il l'entendait monter, se sauvait chez les Goujet, ou la vieille dentelliere lui gardait un coin de la table pour faire ses devoirs.
Gervaise, depuis longtemps, s'etait remise au travail. Elle n'avait plus la peine d'enlever et de replacer le globe de la pendule; toutes les economies se trouvaient mangees; et il fallait piocher dur, piocher pour quatre, car ils etaient quatre bouches a table. Elle seule nourrissait tout ce monde. Quand elle entendait les gens la plaindre, elle excusait vite Coupeau. Pensez donc! il avait tant souffert, ce n'etait pas etonnant, si son caractere prenait de l'aigreur! Mais ca passerait avec la sante. Et si on lui laissait entendre que Coupeau semblait solide a present, qu'il pouvait bien retourner au chantier, elle se recriait. Non, non, pas encore! Elle ne voulait pas l'avoir de nouveau au lit. Elle savait bien ce que le medecin lui disait, peut-etre! C'etait elle qui l'empechait de travailler, en lui repetant chaque matin de prendre son temps, de ne pas se forcer. Elle lui glissait meme des pieces de vingt sous dans la poche de son gilet. Coupeau acceptait ca comme une chose naturelle; il se plaignait de toutes sortes de douleurs pour se faire dorloter; au bout de six mois, sa convalescence durait toujours. Maintenant, les jours ou il allait regarder travailler les autres, il entrait volontiers boire un canon avec les camarades. Tout de meme, on n'etait pas mal chez le marchand de vin; on rigolait, on restait la cinq minutes. Ca ne deshonorait personne. Les poseurs seuls affectaient de crever de soif a la porte. Autrefois, on avait bien raison de le blaguer, attendu qu'un verre de vin n'a jamais tue un homme. Mais il se tapait la poitrine en se faisant un honneur de ne boire que du vin; toujours du vin, jamais de l'eau-de-vie; le vin prolongeait l'existence, n'indisposait pas, ne soulait pas. Pourtant, a plusieurs reprises, apres des journees de desoeuvrement, passees de chantier en chantier, de cabaret en cabaret, il etait rentre emeche. Gervaise, ces jours-la, avait ferme sa porte, en pretextant elle-meme un gros mal de tete, pour empecher les Goujet d'entendre les betises de Coupeau.
Peu a peu, cependant, la jeune femme s'attrista. Matin et soir, elle allait, rue de la Goutte-d'Or, voir la boutique, qui etait toujours a louer; et elle se cachait, comme si elle eut commis un enfantillage indigne d'une grande personne. Cette boutique recommencait a lui tourner la tete; la nuit, quand la lumiere etait eteinte, elle trouvait a y songer, les yeux ouverts, le charme d'un plaisir defendu. Elle faisait de nouveau ses calculs: deux cent cinquante francs pour le loyer, cent cinquante francs d'outils et d'installation, cent francs d'avance afin de vivre quinze jours; en tout cinq cents francs, au chiffre le plus bas. Si elle n'en parlait pas tout haut, continuellement, c'etait de crainte de paraitre regretter les economies mangees par la maladie de Coupeau. Elle devenait toute pale souvent, ayant failli laisser echapper son envie, rattrapant sa phrase avec la confusion d'une vilaine pensee. Maintenant, il faudrait travailler quatre ou cinq annees, avant d'avoir mis de cote une si grosse somme. Sa desolation etait justement de ne pouvoir s'etablir tout de suite; elle aurait fourni aux besoins du menage, sans compter sur Coupeau, en lui laissant des mois pour reprendre gout au travail; elle se serait tranquillisee, certaine de l'avenir, debarrassee des peurs secretes dont elle se sentait prise parfois, lorsqu'il revenait tres-gai, chantant, racontant quelque bonne farce de cet animal de Mes-Bottes, auquel il avait paye un litre.
Un soir, Gervaise se trouvant seule chez elle, Goujet entra et ne se sauva pas, comme a son habitude. Il s'etait assis, il fumait en la regardant. Il devait avoir une phrase grave a prononcer; il la retournait, la murissait, sans pouvoir lui donner une forme convenable. Enfin, apres un gros silence, il se decida, il retira sa pipe de la bouche, pour tout dire d'un trait: