Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Ce soir, il en avait été autrement…
Quand le convive assis en face d’elle, un éditeur séduisant, connu pour sa production et ses succès féminins, lui avait lancé, ironique : « Alors, ma chère Iris, toujours Pénélope à la maison ? Bientôt on te mettra un tchador ! », elle avait été piquée et avait répondu sans y penser : « Tu vas être surpris : j’ai commencé à écrire ! » Elle avait à peine prononcé cette phrase que l’œil de l’éditeur s’allumait. « Un roman ? Et quelle sorte de roman ? – Un roman historique… » Sans réfléchir, elle avait pensé à Joséphine, à ses travaux sur le XIIe siècle. Sa sœur était venue s’intercaler entre cet homme et elle. « Ah ! ça m’intéresse ! Les Français raffolent de l’histoire et de l’histoire romancée… Tu as commencé ? – Oui, avait-elle répliqué avec aplomb, appelant au secours la science de sa sœur. Un roman qui se passe au XIIe siècle… Au temps d’Aliénor d’Aquitaine. On a beaucoup d’idées fausses sur cette époque. C’est une période charnière de l’histoire de France… Une époque qui ressemble étrangement à la nôtre : l’argent remplace le troc et prend une place prépondérante dans la vie des gens, les villages se vident, les villes se développent, la France s’ouvre aux influences étrangères, le commerce se répand dans toute l’Europe, la jeunesse, ne trouvant pas sa place dans la société, se révolte et devient violente. La religion tient une place prépondérante, à la fois force politique, économique et législative. Le clergé a des attitudes d’ayatollah et compte de nombreux fanatiques qui se mêlent de tout. C’est aussi l’époque des grands travaux, des constructions de cathédrales, d’universités, d’hôpitaux, des premiers romans d’amour, des premiers débats d’idées… » Elle improvisait. Tous les arguments de Jo sortaient de sa bouche comme rivières de diamants et l’éditeur, ébloui, sentant le bon filon, ne la quittait plus des yeux.
— C’est passionnant, dis-moi. On déjeune quand ?
C’est si bon d’exister et de ne plus être seulement « épouse de » et mère de famille… Elle se sentait pousser des ailes.
— J’irai te voir. Dès que j’aurai quelque chose de consistant à te montrer…
— Tu ne le montres à personne d’autre avant moi, promis ?
— Promis !
— Je compte sur toi… Je te ferai un beau contrat, je ne voudrais pas me mettre Philippe à dos.
Il lui avait donné le numéro de sa ligne directe et, avant de partir, lui avait rappelé sa promesse.
Philippe la déposa devant leur immeuble et alla se garer.
Elle courut se réfugier dans sa chambre et se déshabilla en repensant à son affabulation. Quelle audace ! Que vais-je faire maintenant ? Puis elle se rassura : il oubliera ou je lui dirai que je n’en suis qu’au début, qu’il faut me laisser du temps…
L’horloge en bronze posée sur la cheminée de la chambre sonna les douze coups de minuit. Iris frissonna de plaisir. Cela avait été délicieux de jouer un rôle ! De devenir une autre. De s’inventer une vie. Elle s’était sentie transportée dans le passé, au temps de ses études à Columbia, quand ils étudiaient en groupe une mise en scène, un rôle, la place de la caméra, la forme des dialogues, l’efficacité d’un enchaînement. Elle montrait à des apprentis comédiens comment interpréter leur personnage. Elle jouait l’homme, puis la femme, l’innocente victime et la manipulatrice perverse. La vie ne lui paraissait jamais assez grande pour contenir toutes les facettes de sa personnalité. Gabor l’encourageait. Ensemble, ils développaient des scénarios. Ils formaient une belle équipe.
Gabor… Elle revenait toujours à lui.
Elle secoua la tête et se reprit.
Pour la première fois depuis longtemps, elle s’était sentie vivante. Bien sûr, elle avait menti… mais ce n’était pas un gros mensonge !
Assise au pied du lit, en déshabillé de dentelle crème, elle empoigna ses brosses et brossa ses longs cheveux noirs. C’était un rituel auquel elle ne manquait jamais. Dans les romans qu’elle lisait, enfant, les héroïnes se brossaient les cheveux, matin et soir.
Les brosses crépitaient et, la tête renversée, Iris pensait à sa longue et morne journée. Encore une journée où elle n’avait rien fait. Depuis quelque temps, elle restait enfermée chez elle. Elle avait perdu le goût de se distraire en tourbillonnant dans le vide. Elle avait déjeuné seule, dans la cuisine, écoutant le bavardage de Babette, la femme de ménage qui aidait Carmen le matin. Iris observait Babette comme on scrute une amibe en lamelle, au laboratoire. La vie de Babette était un roman : enfant abandonnée, violée, recueillie par des familles d’accueil, rebelle, délinquante, mariée à dix-sept ans, mère à dix-huit, elle avait multiplié les fuites, les délits sans jamais abandonner sa fille, Marilyn, qu’elle emmenait calée sous son bras, la comblant de tout l’amour qu’elle n’avait pas reçu. À trente-cinq ans, elle avait décidé d’« arrêter les conneries ». Se ranger, travailler à la loyale pour payer les études de sa fille qui venait d’avoir le bac. Elle serait femme de ménage. Elle ne savait rien faire d’autre. Une excellente femme de ménage, la meilleure des femmes de ménage. Elle « taxerait les riches », vingt euros de l’heure. Iris, intriguée par cette petite blonde aux yeux bleus à l’insolence franche, l’avait engagée. Et depuis, elle se régalait à l’écouter ! Le dialogue était souvent étrange entre ces deux femmes que tout séparait et qui, dans la cuisine, se retrouvaient complices.
Ce matin-là, Babette avait mordu trop fort dans une pomme, et sa dent de devant était restée fichée dans le fruit. Stupéfaite, Iris la vit récupérer la dent, la passer sous le robinet, sortir un tube de colle de son sac et la remettre en place.
— Ça t’arrive souvent ?
— Quoi ? Ah, ma dent ? De temps en temps…
— Pourquoi tu ne vas pas chez un dentiste ? Tu vas finir par la perdre.
— Vous savez combien ça coûte, les dentistes ? On voit bien que vous avez des sous, vous.
Babette vivait en concubinage avec Gérard, magasinier dans une boîte d’outillage électrique. Elle ravitaillait la maison en ampoules, prises multiples, toasteur, bouilloire, friteuse, congélateur, lave-vaisselle et tutti quanti. À des prix imbattables : quarante pour cent de réduction. Carmen appréciait. Les amours de Gérard et Babette étaient un feuilleton qu’Iris suivait avidement. Ils n’arrêtaient pas de se disputer, de se séparer, de se réconcilier, de se tromper et… de s’aimer. C’est la vie de Babette que je devrais raconter ! pensa Iris en ralentissant le ballet des brosses.
Ce matin, Iris avait déjeuné dans la cuisine pendant que Babette nettoyait le four. Elle entrait et ressortait du four tel un piston bien huilé.
— Comment tu fais pour être toujours aussi gaie ? avait demandé Iris.
— Je n’ai rien d’exceptionnel, vous savez ! Y en a treize à la douzaine des comme moi.
— Avec tout ce que tu as vécu ?
— J’en ai pas vécu plus qu’une autre.
— Si, quand même…
— Non, c’est vous à qui il n’est rien arrivé.
— Tu n’as pas des soucis, des angoisses ?
— Pas du tout.
— Tu es heureuse ?
Babette s’était extirpée du four et avait regardé Iris comme si elle venait de lui poser une question sur l’existence de Dieu.
— Quelle drôle de question ! Ce soir, on va boire l’apéro chez des potes et je suis contente mais demain est un autre jour.
— Comment tu fais ? avait soupiré Iris, avec envie.
— Vous êtes malheureuse, vous ?
Iris n’avait pas répondu.