Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Car j’ai oublié de vous dire que le Croco Park est ouvert aux touristes. Aux Européens, aux Américains, aux Australiens qui viennent faire des safaris au Kenya. Notre ferme figure en bonne place sur le catalogue d’excursions qui leur sont proposées. Ils paient un droit d’entrée minime et reçoivent une canne à pêche en bambou et deux carcasses de poulets à attacher au bout de la ficelle. Ils peuvent ainsi s’amuser à laisser traîner les morceaux de poulet dans l’eau des marais et nourrir les crocodiles qui, il faut le reconnaître, sont assez gloutons. Et méchants aussi ! On a beau recommander aux visiteurs d’être prudents, parfois ils s’enhardissent, s’approchent et se font happer, car le crocodile est très rapide et possède des rangées de dents aussi tranchantes qu’une tronçonneuse ! Il arrive aussi qu’ils assomment les gens d’un coup de queue et leur rompent le cou. On essaie de ne pas faire trop de publicité autour de ces incidents. Mais, et je ne peux pas les blâmer, ils n’ont pas très envie de revenir quand ils ont été cruellement mordus une fois !
— C’est normal, reconnut Hortense. Moi quand j’irai, je les regarderai à la jumelle !
Jo écoutait, abasourdie. Une ferme de crocodiles ! Pourquoi pas un élevage de coccinelles ?
Mais je vous rassure tout de suite : je ne risque rien car moi, les crocodiles, je m’en occupe de loin ! Je ne les approche pas. Je laisse ça aux Chinois. L’affaire promet d’être très prospère. D’abord parce que la Chine produit ainsi la matière première dont elle a besoin pour fabriquer tous les modèles français et italiens – sacs, chaussures et accessoires – qu’elle copie. Ensuite, parce que les Chinois sont très friands de viande et d’œufs de crocodile qui sont soigneusement conditionnés et expédiés en Chine par bateaux. Vous voyez, j’ai du pain sur la planche pour organiser tout ce petit commerce et je ne chôme pas ! J’habite ce qu’ils appellent ici la « maison du maître », une grande demeure en bois située au milieu de la ferme avec un étage, plusieurs chambres à coucher, et une piscine soigneusement entourée de barbelés au cas où un crocodile aurait envie de venir y patauger. C’est déjà arrivé ! Le directeur du parc, qui était là avant moi, s’est trouvé un jour nez à nez avec un crocodile et, depuis ce jour-là, la sécurité a été renforcée. À chaque coin de la ferme, il y a des miradors avec des gardes armés qui balaient l’espace de grands coups de projecteur ; parfois, la nuit, des indigènes viennent voler des crocodiles pour en manger la chair qui, le saviez-vous, est délicieuse !
Voilà, mes petites chéries, vous savez tout ou presque sur ma nouvelle vie. Le petit matin se lève et je vais retrouver mon adjoint pour fixer les tâches à effectuer aujourd’hui. Je vous écrirai très vite et très souvent car vous me manquez et je pense beaucoup, beaucoup à vous. J’ai posé vos photos sur mon bureau et je vous présente à tous ceux qui me demandent : « Mais qui sont ces jolies demoiselles ? » Je réponds fièrement : « Ce sont mes filles, les plus jolies filles du monde ! » Écrivez-moi. Dites à maman de vous acheter un ordinateur, comme ça je pourrai vous envoyer des photos de la maison, des crocodiles et des petits Chinois en short ! On trouve des modèles à bas prix maintenant et ce ne devrait pas être un gros investissement. Je vous embrasse fort comme je vous aime, papa.
P-S. Ci-joint une lettre pour votre maman…
Hortense tendit un dernier feuillet à Joséphine qui le plia et le glissa dans la poche de son tablier de cuisine.
— Tu ne lis pas tout de suite ? demanda Hortense.
— Non… Vous voulez qu’on parle de la lettre de papa ?
Les filles la regardaient, sans rien dire. Zoé suçait son pouce. Hortense réfléchissait.
— Les crocodiles, c’est nul ! dit Zoé. Et pourquoi il est pas resté en France ?
— Parce qu’en France on ne cultive pas le crocodile, comme il dit, soupira Hortense. Et il n’arrêtait pas de dire qu’il voulait partir à l’étranger. Chaque fois qu’on l’a vu, il ne parlait que de ça… Je me demande juste si elle est partie avec lui…
— J’espère qu’il est bien payé et qu’il va aimer son travail, ajouta très vite Joséphine pour que les filles ne se mettent pas à parler de Mylène. C’est si important pour lui de refaire surface, d’avoir à nouveau des responsabilités. Un homme qui ne travaille pas ne peut pas se sentir bien dans sa peau… Et puis, il est dans son élément. Il a toujours aimé les grands espaces, les voyages, l’Afrique…
Joséphine essayait de conjurer avec des mots l’appréhension qui l’envahissait. Quelle folie ! se disait-elle. J’espère qu’il n’a pas investi dans cette affaire… Quel argent aurait-il pu investir ? Celui de Mylène ? J’aurais été bien en peine de l’aider, moi. Mais il ne faudrait pas qu’il me demande un jour de le renflouer. Elle se souvint alors qu’ils avaient un compte commun à la banque. Elle se promit d’en parler à monsieur Faugeron, son interlocuteur à la banque.
— Moi, je vais aller voir dans mon livre sur les reptiles ce que fabriquent les crocodiles, déclara Zoé en sautant des genoux de sa mère.
— Si on avait Internet, tu n’aurais pas à consulter un livre.
— Mais on n’a pas Internet, dit Zoé, alors je regarde dans les livres…
— Ça serait bien que tu nous achètes un ordinateur, lâcha Hortense. Toutes mes copines en ont un.
Et s’il a emprunté de l’argent à Mylène, c’est que leur histoire est sérieuse. C’est qu’ils vont peut-être se marier… « Mais non, idiote, il ne peut pas se marier avec elle, il n’est pas divorcé ! » soupira Joséphine tout haut.
— Maman, tu m’écoutes pas !
— Mais si… mais si…
— Qu’est-ce que j’ai dit ?
— Qu’il te fallait un ordinateur.
— Et qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Je ne sais pas, chérie, il faut que je réfléchisse.
— Ce n’est pas en réfléchissant que tu vas pouvoir le payer.
Elle doit être si jolie en maîtresse de maison ! Rose, fraîche et mince. Joséphine l’imaginait sous la véranda, attendant Antoine, sautant dans la Jeep pour faire le tour du parc, préparant la cuisine, feuilletant un journal dans un grand rocking-chair… Et le soir, quand il rentre, un boy leur prépare un bon dîner qu’ils dégustent à la lueur des bougies. Il doit avoir l’impression de recommencer sa vie. Une nouvelle femme, une nouvelle maison, un nouveau boulot. On doit lui paraître bien ternes, toutes les trois, dans notre petit appartement de Courbevoie.
Ce matin encore, madame Barthillet, la maman de Max, lui avait demandé : « Alors, madame Cortès, des nouvelles de votre mari ? » Elle avait répondu n’importe quoi. Madame Barthillet avait beaucoup maigri et Joséphine lui avait demandé si elle suivait un régime. « Vous allez rire, madame Cortès, je fais le régime de la pomme de terre ! » Joséphine avait éclaté de rire et madame Barthillet l’avait reprise : « Je suis sérieuse : une pomme de terre chaque soir, trois heures après le dîner, et toutes vos envies de sucré disparaissent ! Il paraît que la pomme de terre, prise avant de s’endormir, libère deux hormones qui neutralisent l’envie de sucres et de glucides dans le cerveau. Vous n’avez plus envie de manger entre les repas. Donc vous maigrissez, c’est scientifique. C’est Max qui m’a trouvé ça sur Internet… Vous avez Internet, non ? Parce que sinon je vous aurais donné le nom du site. C’est étonnant ce régime, mais ça marche, je vous assure. »