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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Maman, ce n’est pas un luxe, c’est un outil de travail… Tu pourrais t’en servir pour ton boulot et nous pour nos études.

— Je sais, chérie, je sais.

— Tu dis ça, mais ça t’intéresse pas. Et pourtant, il s’agit de mon avenir…

— Écoute, Hortense, je ferai tout pour vous. Tout ! Quand je te dis que je vais y penser, c’est pour ne pas te faire de promesses impossibles mais il se peut bien que j’y arrive.

— Oh merci, maman, merci ! Je savais que je pouvais compter sur toi.

Hortense se jeta au cou de sa mère et insista pour s’asseoir sur ses genoux comme Zoé.

— Je peux encore, dis, maman, je ne suis pas trop vieille ?

Joséphine éclata de rire et la serra contre elle. Elle se sentit plus émue qu’elle n’aurait dû l’être. La tenir contre elle, sentir sa chaleur, l’odeur sucrée de sa peau, le léger parfum qui montait de ses vêtements lui mettait des larmes aux yeux.

— Oh, ma chérie, je t’aime tellement, si tu savais ! Je suis si malheureuse quand on se dispute toutes les deux.

— On ne se dispute pas, maman, on discute. On ne voit pas les choses de la même manière, c’est tout. Et tu sais, si je m’énerve parfois, c’est que, depuis que papa est parti, j’ai de la peine, beaucoup de peine, alors je la passe en criant contre toi parce que tu es là, toi…

Joséphine eut du mal à retenir ses larmes.

— Tu es la seule personne sur qui je peux compter, tu comprends ça ? Alors je t’en demande beaucoup parce que pour moi, maman chérie, tu peux tout… Tu es si forte, si courageuse, si rassurante.

Jo reprenait courage en écoutant sa fille. Elle n’avait plus peur, elle se sentait capable de tous les sacrifices pour qu’Hortense reste blottie contre elle et lui dispense sa tendresse.

— Je te promets, chérie, que tu l’auras ton ordinateur. Pour Noël… Tu pourras attendre jusqu’à Noël ?

— Oh merci, maman chérie. Tu ne pouvais pas me faire plus plaisir.

Elle jeta les bras autour du cou de Joséphine et l’étreignit si fort que celle-ci cria : « Pitié ! pitié ! tu vas me rompre le cou ! » Puis elle courut rejoindre Zoé dans sa chambre pour lui annoncer la bonne nouvelle.

Joséphine se sentit légère. La joie de sa fille rayonnait en elle et la délivrait de ses soucis. Depuis qu’elle avait accepté les traductions, elle avait mis Hortense et Zoé à la cantine et le soir, c’était presque toujours le même menu : jambon et purée. Zoé mangeait en grimaçant, Hortense chipotait. Joséphine finissait leurs assiettes pour ne rien jeter. C’est pour cela aussi que je grossis, pensa-t-elle, je mange pour trois. Le repas terminé, elle faisait la vaisselle – le lave-vaisselle était en panne et elle n’avait pas d’argent pour le faire réparer ou le remplacer –, nettoyait la toile cirée de la table de la cuisine, sortait ses livres du placard et se remettait à travailler. Elle laissait les filles allumer la télé… et reprenait sa traduction en cours.

De temps en temps, elle entendait leurs réflexions. « Moi plus tard, je serai styliste, disait Hortense, je monterai ma propre maison de mode… – Et moi je coudrai des habits pour mes poupées alors… », répondait Zoé. Elle levait la tête, souriait, et replongeait le nez dans la vie d’Audrey Hepburn. Elle n’arrêtait que pour s’assurer qu’elles s’étaient bien lavé les dents et allait les embrasser quand elles étaient au lit.

— Max Barthillet, il m’invite plus chez lui, maman… Pourquoi, tu crois ?

— Je ne sais pas, chérie, répondait Joséphine, absente. Les gens ont tous des soucis…

— Maman, si je veux être styliste, assurait Hortense, il faut que je commence à très bien m’habiller… Je ne peux pas porter n’importe quoi.

— Allez, dodo, les filles ! clamait Joséphine, pressée de retourner à son travail. Demain, sept heures, debout.

— Tu crois que les parents de Max Barthillet ils vont divorcer ? demandait Zoé.

— Je ne sais pas, mon amour, dors.

— Tu pourras me donner un peu d’argent que je m’achète un tee-shirt Diesel, dis, maman, suppliait Hortense.

— Dodo ! Je ne veux plus entendre un seul mot.

— ’nuit, m’man…

Elle reprenait sa traduction. Qu’aurait fait Audrey Hepburn dans sa situation ? Elle aurait travaillé, elle serait restée digne, elle aurait pensé au bien-être de ses enfants. Rester digne et penser au bien-être des enfants. C’est ainsi qu’elle avait mené sa vie, digne, aimante, et maigre comme un clou. Ce soir-là, Joséphine décida de commencer le régime de la pomme de terre.

C’était une nuit froide et pluvieuse de novembre. Philippe et Iris Dupin rentraient chez eux. Ils avaient été invités chez l’un des associés de Philippe. Un grand dîner, une vingtaine de convives, un maître d’hôtel qui passait les plats, des bouquets de fleurs somptueux, un feu de cheminée qui crépitait dans le salon, des conversations si convenues qu’Iris aurait pu les réciter d’avance. Luxe, bonne chère et… ennui, résuma-t-elle en se renversant dans le siège avant de la berline confortable qui traversait Paris. Philippe conduisait, silencieux. Elle n’avait pas réussi à accrocher son regard de toute la soirée.

Iris regardait Paris et ne pouvait s’empêcher d’admirer les immeubles, les monuments, les ponts sur la Seine, l’architecture des grandes avenues. Quand elle habitait New York, Paris lui manquait. Les rues de Paris, la pierre blonde des immeubles, les allées plantées d’arbres, les terrasses de café, le cours paisible de la Seine. Il lui arrivait de fermer les yeux et de se passer des photographies de la ville.

C’était la partie de ces soirées qu’elle préférait : le retour en voiture. Enlever ses chaussures, allonger ses longues jambes, renverser sa nuque contre l’appui-tête, fermer les yeux à demi et se laisser envahir par le spectacle de la ville qui tremblotait dans les phares.

Elle s’était ennuyée à mourir à ce dîner, assise entre un jeune avocat enthousiaste qui débutait dans le métier et un des plus gros notaires parisiens qui parlait de la hausse de l’immobilier. L’ennui provoquait chez elle des élans de colère. Elle avait envie de se lever et de renverser la table. Au lieu de cela, elle se dédoublait et laissait « l’autre », la belle madame Dupin, remplir son emploi d’« épouse de ». Elle faisait entendre son rire, le rire d’une femme heureuse, pour effacer sa rage intérieure.

Au début de son mariage, elle s’efforçait de participer aux conversations, s’intéressait à la vie des affaires, à la Bourse, aux bénéfices, aux dividendes, aux alliances des grands groupes, aux stratégies inventées pour battre un rival ou gagner un allié. Elle venait d’un milieu différent : celui de l’université de Columbia, des discussions échevelées autour d’un film, d’un scénario, d’un livre et elle se sentait aussi gauche et hésitante qu’une débutante. Puis, peu à peu, elle avait compris qu’elle était hors jeu. On l’invitait parce qu’elle était jolie, charmante, la femme de Philippe. Ils allaient par deux. Mais il suffisait que son voisin de table lui demande « et vous, madame, que faites-vous ? » et qu’elle réponde « pas grand-chose ! Je me consacre à mon enfant… » pour qu’insensiblement il se détourne d’elle et se tourne vers une autre convive. Elle en avait été peinée, blessée, puis elle s’était habituée. Il arrivait que certains hommes lui fassent des avances discrètes mais, quand les discussions s’animaient, elle restait sur le côté.

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