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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Qu’un dispositif ingénieux, destiné à effacer les obstacles naturels, montagnes ou mer — le tunnel sous la Manche — recèle de terribles dangers, c’est un symbole. Notamment celui de l’humanité en proie au progrès technique : on avance trop vite et dans le noir. Un tunnel, au sens figuré, c’est une période obscure et pénible. Un romancier bien oublié, Edmond Jaloux, écrit qu’on peut « plonger dans un tunnel d’inconscience ». Bien vu, bien dit, pour qualifier la pluie de catastrophes, prévisibles et toujours imprévues, qui s’abat sur le monde actuel. Ah, s’il pouvait sortir de ce tunnel, le monde, pour nous permettre de nous abriter sous les tonnelles qui l’ont engendré !

25 octobre 2001

L’administration militaire des États-Unis, confrontée à une situation inextricable en Afghanistan, se défend d’être prise dans un bourbier.

C’est du moins le mot employé en traduction française, avec une image semi-liquide et gluante qui s’apparente à celle de la bavure. Images relativement innocentes, par rapport à une réalité meurtrière : chaque « bavure » cache des morts, des décombres, le désespoir des victimes. Chaque bourbier — celui d’Irak, celui d’Afghanistan, celui des territoires palestiniens, et tant d’autres — marque l’inutilité de la violence. Derrière l’échec des agressions et des réactions militaires, échec constamment inscrit dans l’Histoire, le bourbier engloutit le bonheur des peuples et le seul bien véritable des sociétés humaines, qui n’est ni la puissance ni la richesse, mais la paix et la sécurité.

Bourbier conduit à s’embourber. Ces mots ont résisté à huit siècles d’usage, alors que la bourbe, dont ils dérivent, a cédé la place à la boue. Ainsi, on ne parle plus guère d’un étang bourbeux, alors que l’adjectif boueux est usuel. Boue et bourbe remontent à la nuit des temps : le premier est d’origine gauloise, clairement ; le second probablement. Le mot gaulois reconstitué en borvo est à l’origine du nom de plusieurs lieux où des sources thermales devaient produire des boues médicinales, Bourbon-Lancy, par exemple, ou Bourbonne-les-Bains. À ce propos, la station thermale de Bourbon-l’Archambault, non loin de Moulins, fut la capitale d’une seigneurie devenue duché qui donna leur nom à la famille des Bourbons, qui compta, on le sait, plusieurs rois de France.

Malgré ces excellents bourbiers gaulois, le mot, par sa forme et par l’évocation d’un gué boueux dont le voyageur et la charrette ne parviennent pas à se tirer, a rapidement produit le pénible bourbier. Le mot est devenu plus sale qu’enlisement, que l’on rattache au sable et qu’on emploie dans le même contexte[28]. Il est devenu symbole de situation sans issue, de difficultés réitérées, d’échec, d’inefficacité, tout cela avec un côté à la fois sale et inextricable. L’embourbé, pour employer deux mots apparentés, barbote et se retrouve barbouillé.

Il serait trop facile de dénoncer ou de moquer les difficultés des États-Unis, car les situations-bourbiers sont de partout. En France, de la Corse aux partis politiques, du transport routier à l’équipement de la défense et aux endettements abyssaux, on n’est pas dépourvu de bourbiers, au point que l’art de désembourber semble être devenu la qualité politique suprême.

29 octobre 2001

Toussaint et Halloween

En ce matin du 1er novembre, la tradition catholique célèbre une fête qu’on a du mal à interpréter.

Cette fête porte pourtant un nom très clair : la Toussaint, écrit bizarrement sans s, alors que saint y est forcément au pluriel.

Si on dit la Toussaint, c’est parce que l’expression ancienne était la feste tous sainz, avec la construction ancienne qu’on connaît encore dans Hôtel-Dieu, qui veut dire « maison de Dieu ».

Premier novembre, donc, fête de tous les autres saints, histoire de n’oublier personne dans la longue liste des personnages qui font l’objet d’un culte. Fête collective de rattrapage, en quelque sorte. Ces personnages ne sont déclarés saints — canonisés — qu’après leur mort, mais cette fête dédiée à des intercesseurs actifs est sans autre rapport avec la fête des morts, célébrée le 2 novembre, demain.

Quant à Halloween, l’expression anglaise déforme all holy eve, « la veille de Toussaint », donc le 31 octobre. On veut donner à Halloween, pur américanisme d’abord employé en français au Canada, une origine celtique, mais la forme mercantile de cette fête a balayé toute tradition folklorique. Halloween est un carnaval macabre et une entreprise commerciale ; la Toussaint une fête catholique, alors que la fête des morts, plus grave et plus humaine, célèbre la mémoire des disparus. Ce n’est pas seulement un rituel funéraire, mais la recherche d’un souvenir apaisé, une fête de la mémoire et de la tendresse, une célébration du deuil, ce travail éprouvant. On la dédiera à toutes les victimes, celles de la folie meurtrière, celles de la maladie ou de l’accident, celles des catastrophes naturelles, qu’il s’agisse de saints ou de pécheurs, de jeunes ou de vieillards, d’Américains ou d’Afghans, d’Africains ou d’Européens.

Une pensée pour le regret, la tristesse, l’affection plutôt qu’un culte et que des rites, plutôt qu’une guignolade morbide. Trois jours symboliques : drôle de fête.

1er novembre 2001

Clinique

En France, les cliniques privées protestent et font grève. Paradoxe d’une société où l’État et le libéralisme économique avancent à cloche-pied, chacun faisant des crocs-en-jambe à l’autre. Les directeurs et médecins de cliniques privées veulent des sous publics pour mieux payer infirmiers et infirmières. Cette sollicitude, cette confiance dans la générosité du contribuable sont émouvantes.

Les cliniques sont indispensables, quand les hôpitaux sont insuffisants. Ces deux mots, clinique, hôpital, sont, malgré les fonctions analogues qu’ils désignent, très différents. Alors que l’un célèbre l’hospitalité et a longtemps fait office de refuge et d’asile, avant de se médicaliser, l’autre, clinique, qui remonte au grec, est consacré à une médecine qui s’exerce au chevet du malade. Le chevet, c’est la tête du lit, et en effet la klinikos tekhné des Grecs de l’époque d’Hippocrate, c’est mot à mot la technique du lit, klinê, ce qui pourrait suggérer autre chose à nos libidineux compatriotes.

Mais l’hôpital ne vous reçoit pas comme un hôtel, mot de même origine, et la clinique ne se borne pas à vous fournir un lit, dont on espère qu’il sera douillet. Non : l’un et l’autre vous soignent, prennent soin de vous. Or, cela coûte cher, et comme l’État-providence a inventé la Sécurité sociale, le voilà sollicité pour soutenir, non seulement le secteur qu’il assume en médecine, mais aussi le secteur clinique, qui revendique son libéralisme.

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Voir la chronique du 24 de ce même mois : Enlisement.

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