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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Préparer la paix est tellement plus difficile ! Dans le monde actuel, c’est, par exemple, atténuer la misère et la frustration d’une partie du monde. La violence, terreur ou guerre — c’est la même chose — prétend toujours combattre le mal, au nom d’une illusion qu’on pourrait appeler homéopathique : traiter le mal par le mal.

La paix consiste à s’opposer à toute violence, à celle de l’ennemi, mais aussi à la sienne propre. La guerre est une pente naturelle. La paix un effort surhumain. Si le Nobel de la paix allait à Kofi Annan, cela pourrait signifier : il est temps que l’ONU se réveille et tente de déclarer la paix.

12 octobre 2001

Taliban

Aux antipodes du monde de l’économie moderne, c’est un mot d’origine arabe, un pluriel, inconnu en français il y a quelques années, et qui illustre le cheminement qui fait entrer dans notre langue une forme empruntée.

Vous l’avez deviné, c’est taliban, facile à prononcer pour nous, à condition d’oublier la phonétique originale d’un mot arabe passé dans une autre langue, le pachtoun. Rien n’indique que c’est un pluriel, ni qu’il signifie « les étudiants ». Heureusement, car cette signification est trompeuse. En fait d’étudiants, même si ces études se bornent à des sourates coraniques sélectionnées et interprétées, les talibans sont, nul ne l’ignore, les responsables d’un régime politico-religieux qui, au nom d’une loi stricte supposée conforme à l’islam, a prétendu ramener l’Afghanistan au Moyen Âge, un Moyen Âge d’ailleurs inventé, consistant à éliminer la pensée, le plaisir, la liberté, à contraindre, intimider, terroriser et à soumettre les femmes.

Difficulté pour la langue française : ce pluriel, le singulier étant talib, est devenu un nom singulier : un taliban, des talibans. Donc, pas de taliban invariable, sauf à dire un talib, des taliban. Nous avons eu le même problème avec touareg, dont le singulier en berbère est targi, pluriel tawarig, adapté en touareg. Bien des pluriels sont devenus en français aussi des formes singulières — si j’ose dire — : un spaghetti, par exemple, avec un pluriel en s pour s’intégrer au système français.

Pour taliban, l’affaire est entendue, d’autant que c’est devenu depuis peu un adjectif : la politique talibane. À moins d’exiger l’apprentissage du singulier et du pluriel dans toutes les langues du monde, on doit considérer ce genre d’emprunts comme des mots français, mieux intégrés d’ailleurs que bien des emprunts à l’anglais. Pour traiter le problème taliban, c’est-à-dire pour éliminer un régime abominable, autant en parler simplement, à notre manière. Quand on dit : « des moujahiddin antitalibans », moujahiddin est le pluriel arabe de moujahid, on fait de la salade linguistique. Ce qui n’empêche pas de reconnaître dans ce mot le radical de jihâd.

23 octobre 2001

La politique militaire des États-Unis en Afghanistan manifeste la volonté de ne pas s’enliser, comme fit naguère la Russie. Les commentateurs emploient couramment, à propos des risques de ce conflit, les mots enliser, enlisement. Aujourd’hui connus de tous les francophones au sens de « s’enfoncer dans une situation qui réduit à l’impuissance », et, au sens propre, bien que ce soit une sale affaire, « s’enfoncer dans des sables mouvants », ces mots sont purement régionaux, à savoir, normands. Ils viennent d’un mot ancien, lise, écrit avec un s ou un z, qui désignait depuis le XIe siècle des sables appelés mouvants, dans lesquels on risque de s’enfoncer.

Enlisement était inconnu dans le reste de la France quand Victor Hugo, en exil à Guernesey où l’on parlait encore le français de Normandie ou le dialecte normand — le patois, disent les voisins —, fit connaissance avec ce mot qu’il trouva expressif.

Et c’est certainement Hugo, par un chapitre des Misérables, qui fit connaître enlizement, qu’il écrit avec un z dans une description saisissante de « cet épouvantable enterrement, long, infaillible, implacable, impossible à retarder ou à hâter […] l’enlizement, c’est le sépulcre qui se fait marée et monte du fond de la mer vers un vivant […] ».

On comprend qu’une armée, qu’un pouvoir ait grand-peur devant de tels risques. Car on s’enlise dans n’importe quel genre de situation ; du moins on le dit, après un remarquable écrivain, normand, bien sûr, Villiers de L’Isle-Adam. S’enliser, façon imagée de dire s’enfoncer, s’empêtrer — le fond, la pierre —, tous mots de l’immobilisation et de l’impuissance, illustre l’enrichissement de la langue de tous par les usages régionaux. Nous en prononçons tous les jours sans le savoir, de ces mots de l’Ouest, du Nord, du Midi et de l’Est qui célèbrent la diversité du français. Ainsi, « les rescapés de l’enlisement » sont à la fois picards et normands ; pas sûr qu’après traduction ils soient étatsuniens[27]…

24 octobre 2001

Tunnel

Comme s’il fallait une mauvaise nouvelle pour attirer l’attention sur un mot, l’accident du Saint-Gothard — encore un drame de l’imprévoyance technique — met en valeur le mot tunnel.

Mot très symbolique, car il raconte une histoire de progrès et de communication, mais aussi de passage dans l’obscurité, comme en témoigne l’expression sortir du tunnel, qu’on aimerait pouvoir réemployer, quand l’obscurantisme et la violence, le danger et l’absence de maîtrise envahissent la planète. Le monde semble avancer dans le tunnel : c’est-à-dire dans un souterrain, dénommé d’après le mot anglais tunnel, quand l’ingénieur français Brunel construisait en 1825, à Londres, un passage sous la Tamise. Le mot anglais était pris au vieux français tonel, devenu tonneau, et dont le féminin est toujours vivant : la tonnelle.

Ce sont donc les travaux d’édification des voies ferrées qui ont imposé le mot anglais en français. On aurait pu dire galerie, souterrain ou tonnelle — on l’a dit, un temps — mais c’est tunnel, prononcé à la française, qui l’a emporté, sans doute pour souligner la nouveauté du dispositif.

Communications, technique, économie moderne, chemins de fer, aujourd’hui autoroutes et camionnage, voilà ce que représentaient et représentent des mots, généraux comme transports, spéciaux comme camionnage, ferroutage et, pour les infrastructures, pont et, donc, tunnel. Mais les progrès ont leur prix, pas seulement en argent. Vers 1850, on prédisait la mort par asphyxie des passagers de chemin de fer emmenés dans les tunnels. On se trompait, mais la crainte devant l’évolution technique était finalement justifiée. Pour le tunnel, c’était aussi, tout simplement, la peur du noir.

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Voir la chronique du 29 octobre : Bourbier.

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