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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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En effet, si l’affaire des paillotes n’est pas de la politique, ce pourrait être une sorte d’art inférieur, un happening administratif raté, un film comique, « les gendarmes d’Ajaccio » sans de Funès. Décidément, rocambolesque traduit bien l’étonnement de l’opinion devant les bizarreries et les obscurités des affaires — comme on dit —, mais un étonnement amusé, incrédule, un peu méprisant. Et il est vrai que le feu de paillote corse, vu de New York ou de Kaboul, ça ne fait pas trop sérieux.

On disait au Palais de justice, il y a deux siècles, que la requête civile était « la rocambole des procès ». On reste donc dans une tradition française.

18 novembre 2001

Climat

Le climat nous inquiète, et sur plusieurs plans. Le climat politique, social, moral des nations modernes pose déjà bien des problèmes, et voici que le climat physique de notre planète manifeste des sautes d’humeur inquiétantes. Pour une fois, on n’accuse pas le destin ou la malchance : le réchauffement climatique est clairement l’effet d’un développement industriel hâtif, incontrôlé, irresponsable, mais nécessaire. La pollution est humaine, mais sûrement pas humaniste, ni humanitaire.

Le mot climat, très ancien en français, a une origine bizarre. Il remonte, par le latin, au verbe grec klinein, qui signifie « pencher » et que l’on retrouve dans incliner. Ce verbe avait en grec un dérivé, klinê, « le lit où l’on se couche », ce qui est une manière extrême de se pencher, mot d’où vient clinique.

Pourtant, le fait que nos climats sont bien malades et qu’il faut se pencher à leur chevet n’a rien à voir avec cette étymologie. C’est en astronomie que l’inclinaison de la sphère céleste, la partie du ciel qui domine chacun des points cardinaux, a conduit à l’idée de région du monde. On dit encore, de manière un peu affectée, climat pour « région » ou « pays ». La théorie des climats, chère à Montesquieu, n’est pas seulement météorologique, mais géographique. C’est seulement à la fin du XVIIIe siècle que les climats deviennent ce que nous connaissons : des conditions de l’atmosphère. Comme celles-ci dépendent de la place occupée par un lieu sur la planète, le sens du mot a pu évoluer tranquillement. Mais les climats peuvent changer en un même lieu. La preuve : les rejets excessifs de gaz produits par l’industrie ont fini par modifier l’ensemble des climats. Le fameux réchauffement et ses effets en sont témoins.

Climat malade donc, ou plutôt climat agressé, attaqué, un peu assassiné. Tant que notre monde à demi conscient et peu organisé acceptera qu’on achète et qu’on vende un droit de polluer, ça ne pourra pas aller beaucoup mieux. En attendant, climat tendu autour du climat malade car ce sont les auteurs de la maltraitance qui sont chargés de soigner le maltraité. L’affaire est mal partie.

20 novembre 2001

Libéralisme

Au début du XIXe siècle, exactement après la chute de l’Empire, le mot libéralisme n’existait pas et il a fallu l’inventer. Les libéraux, eux, bénéficiaient déjà d’un adjectif ancien et agréable, puisqu’il renvoyait à l’idée de liberté et, grâce au latin liberalis, de générosité et de noblesse. Ainsi, les arts libéraux, artes liberales, s’opposaient aux « arts — c’est-à-dire aux techniques — mécaniques » : on les trouvait seuls dignes d’un homme libre. Pas gentil pour les artisans. C’est à ce sens du mot que l’on doit l’expression profession libérale.

Le mot libéral entre en politique au milieu du XVIIIe siècle, mais c’est avec la Révolution française qu’il s’impose : Bonaparte se voulait (nous disent les historiens) « le témoin des idées libérales », mais on ne peut pas dire que l’empereur Napoléon Ier ait conservé intact ce programme. D’abord opposé à la monarchie autoritaire, le jeune libéralisme fut brandi contre l’Église. Mais les libéraux finirent par se tourner contre le socialisme, lorsque celui-ci se répand vers 1848. Ce qui soulignait qu’on pouvait avoir des idées assez contradictoires de la liberté.

Quant au libéralisme économique, il résulte — à la même époque — du désir de rassembler tous les emplois du mot liberté : liberté de conscience, contre l’Église, liberté de la presse, contre l’exécutif, liberté de concurrence, contre l’économie d’État, déjà illustrée sous l’Ancien Régime par Colbert. Ce libéralisme-là se référait aux grands économistes anglais : David Ricardo, Adam Smith. Avec un slogan connu des historiens, « laissez faire, laissez passer » : liberté d’entreprise, liberté des échanges.

Bien entendu, le sens réel du libéralisme, aujourd’hui, ne dépend ni de son nom ni de son histoire au XIXe siècle, mais du contexte contemporain, devenu supranational ou multinational, sinon mondial. Dans la réalité des États-nations, le libéralisme pur paraît à beaucoup une abstraction. Dans les années 1930, déjà, l’écrivain chrétien Daniel-Rops affirmait : « Nous sommes dans la période du libéralisme bâtard, qui n’ose plus dire son nom et fait sournoisement appel à l’État, son vieil adversaire. » Qu’en dirait le président des États-Unis, présumé très libéral, lorsqu’il soutient ses transports aériens défaillants avec des moyens d’État ? Nécessité fait loi…

La morale de l’histoire : il est bien difficile de faire entrer une idée, exprimée par un seul mot, libéralisme, étatisme ou socialisme, dans les réalités, qui sont rebelles, têtues, contradictoires. Dans l’usage français courant, libéralisme a mal tourné : on lui fait porter un chapeau, je veux dire un préfixe, et on oppose ultralibéral à social. Est-ce bien raisonnable ?

21 novembre 2001

Égide

La conférence interafghane qui s’ouvre aujourd’hui à Bonn réunit, on le sait, des délégations qui doivent s’accorder sur l’avenir politique de leur pays, malgré les différences ethniques et les conflits de pouvoir.

Cette conférence se tient donc en Europe, « sous l’égide » des Nations unies. Après des opérations militaires menées par les États-Unis et l’Alliance du Nord, la préparation d’un avenir pacifique serait l’affaire des Afghans eux-mêmes, sous l’autorité et la protection de toutes les nations.

Cette égide sous laquelle se tient la conférence afghane, on doit la comprendre comme une sauvegarde, un appui, un soutien, une garantie : on aide ; mais aussi une tutelle, un patronage symbolique : on vous soutient si vous êtes bien sages. On ne parle plus d’égide, sauf dans l’expression sous l’égide, comme sous les auspices, qui a un sens voisin.

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