Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »… Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités. Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
Les gendarmes, ce sont d’abord des gens armés, des soldats, des cavaliers. Et déjà, au XIVe siècle, une faute de français : on dit un écuyer gendarme, puis un gendarme, alors que gens, avec ou sans armes, est à l’évidence un pluriel. On ne dit pas un jeune gens ni un gens du voyage. Quant à gendarmerie, c’est un mot collectif. Mais, s’agissant d’un ensemble de personnes, on a besoin d’un singulier et d’un pluriel. C’est d’ailleurs ce qui arrive ces temps-ci au mot personnel, collectif s’il en fut jamais, qui devient individuel : on entend de plus en plus souvent : un personnel, des personnels. Faute de français aujourd’hui, sans doute ; probablement règle demain, comme avec un gendarme au lieu d’un homme d’armes.
Installé dans le bon usage du français, le gendarme a changé de nature pendant la Révolution : il demeure un militaire, un soldat — justement, la question de solde, de rémunération, se pose toujours —, mais il est chargé de missions d’ordre public, de « police » au sens général du terme.
Un décret du mois d’août 1792 a créé la gendarmerie moderne, et le gendarme va devenir au XIXe siècle le symbole, à la fois respecté et moqué, de l’ordre public. On l’oppose au voleur, et cela devient un jeu ; on s’en moque gentiment, en le traitant de Pandore, d’après une chanson célèbre de Gustave Nadaud (vous savez : « Brigadier, répondit Pandore, brigadier vous avez raison ! », avec l’accent). Plus énergiquement, on l’emmerde avec la maréchaussée tout entière, à moins qu’on en fasse l’objet de films d’intention comique. Mais la tactique du gendarme de Bourvil l’emporte sur celle de Saint-Tropez, devenue totalement ringarde. Ayant remplacé le bicorne, qu’on appelait chapeau de gendarme, par le képi ou le casque, le gendarme modernisé ne fait plus l’objet de moqueries. La peur du gendarme, toutefois, ne suffit pas à rendre les automobilistes français raisonnables[30].
Aujourd’hui, le gendarme veille sur une sécurité menacée, et il est menacé par la violence ; mais aussi, il revendique et fait plier le gouvernement : indispensable tout comme le policier, il a assoupli cette raideur proverbiale, celle du militaire, qui a fait appeler gendarmes des harengs saurs et des saucisses sèches. Et même si les mots peuvent toujours mentir, ils disent aussi des vérités : il était normal que les gendarmes finissent par se gendarmer.
10 décembre 2001
Acharnement
Dans les affrontements armés comme en tout affrontement, ou bien l’un cède, ou bien les adversaires s’acharnent. Faute de trêve, d’armistice ou de reddition, le combat se poursuit. Alors, les ennemis, parfois même les simples concurrents, font preuve d’acharnement, attitude irrationnelle et dangereuse. Le plus fort s’acharne, alors que le plus faible, qui refuse de céder, s’obstine. La zone montagneuse de Tora Bora, en Afghanistan, subit la violence technique américaine, au nom de la justice : le mot traque, qu’on emploie à ce sujet, paraît bien faible ; en outre, on ne saura s’il est adapté que lorsqu’on saura où sont vraiment les dirigeants d’Al-Qaïda. En tout cas, acharnement s’impose. Le verbe s’acharner signifie depuis neuf siècles « poursuivre une proie humaine vivante », sens courant du mot chair au Moyen Âge. D’où l’idée de « combattre avec violence ». Le mot chair est étonnant par son ambiguïté, car le latin caro, carnis, d’où il vient, s’il a produit carnation, « couleur de la peau », a aussi engendré carnage, carnassier et carnivore. Pourquoi tant de violence ? Sans doute parce que la chair des animaux a reçu son nom d’un verbe indo-européen qui signifiait « couper, partager ». C’est probablement le dépeçage des bêtes chassées et des victimes des sacrifices qui a produit le sens à la fois sacré et alimentaire du mot chair avant toute suggestion sexuelle. Du coup, acharner et acharnement deviennent logiques, et se détachent du mot chair qui, de son côté, est devenu moins sanglant et parfois franchement érotique, comme en témoigne l’adjectif charnel. Encore que le côté cannibale de l’amour est souligné par nos pénétrants psychologues.
Rechercher l’amour de la chair dans l’acharnement militaire serait pour le moins paradoxal. Oubliée l’étymologie, l’acharnement est devenu une forme de violence obstinée, à l’image de celle de l’animal qui poursuit sa proie. Il est vrai que dans l’affaire afghane, la proie pourchassée que représente Al-Qaïda, avec ses alliés talibans, a manifesté qu’elle était un redoutable prédateur. À propos d’Oussama Ben Laden, autre paradoxe, on discute de son aptitude à devenir aux États-Unis l’homme de l’année. À quand le prix Nobel de l’acharnement dans l’horreur et du massacre ? L’origine archaïque et oubliée de l’acharnement, la destruction de l’être vivant, qu’il soit tué et dépecé pour se nourrir ou pour honorer les dieux, habite encore ce vocable. Il arrive que les mots donnent un certain vertige.
12 décembre 2001
Interne
Lorsqu’on nous annonce que les internes sont en effervescence, nous comprenons parfaitement qu’il est question de médecine hospitalière. L’interne est assimilé à un jeune médecin, même s’il ou elle n’est pas encore docteur en médecine. Les internes sont des praticiens en formation. Interne est un adjectif très général, qui s’oppose à externe, comme le dedans au dehors. Le latin internus, que le mot français reproduit, se rattache à inter-, qui signifie « dans l’espace intérieur à deux choses » et d’où vient entre-. France Inter sonne mieux que « France entre ».
À l’intérieur de quoi se trouvent les internes ? Mille significations étaient possibles : deux se sont imposées au début du XIXe siècle. Certains étudiants en médecine, les meilleurs, étant attachés à un hôpital, devaient y coucher : les premiers internes des hôpitaux sont ainsi nommés sous le Ier Empire et Napoléon adorait les dortoirs, les casernes, les internats. À cette époque, c’était un nom exclusivement masculin. Quinze ans plus tard, d’autres internes leur succèdent : ce sont les élèves logés et nourris dans leur établissement d’enseignement. Le dérivé internat a été créé pour l’école ; puis il s’est appliqué aux internes des hôpitaux.
Les internes sont essentiels pour la bonne marche de tout hôpital : ils et elles en font partie, de l’intérieur, comme l’indique leur nom. Il ne faudrait pas qu’ils s’y sentent enfermés, et comme internés. On notera au passage qu’infirmier, infirmière sont sans rapport avec enfermer, mais viennent du mot in-firme, in-firmus, « pas solide ».