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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Les deux mots font allusion à l’Antiquité : présage heureux pour auspices, qui signifie « examen du vol des oiseaux », avis spicere ; protection militaire et précisément « bouclier », pour égide.

Chaque expression dont les éléments ne sont plus compris risque de ne plus rien dire de précis. Sous l’égide est ainsi devenu vague et abstrait. Mais si l’on disait que la conférence afghane se tient à l’abri du bouclier des Nations unies, on irait peut-être un peu loin.

Pourtant, l’égide, en grec aigis, aigidos, était bel et bien un bouclier ; bouclier mythique, confié par son possesseur Zeus à sa fille Athéna (Minerve chez les Romains). Celle-ci couvrait de son égide ceux qu’elle voulait protéger de la colère de quelque autre divinité. Peut-on aujourd’hui assimiler l’ONU à la déesse de la Sagesse ? C’est peut-être l’objectif caché de cette expression.

Le nom de l’égide renvoie à une civilisation de pasteurs, car il signifie d’abord « peau de chèvre ». On imagine les ethnies afghanes et les chefs de guerre de l’« Alliance du Nord », les délégués de l’ancien roi et les Afghans de l’extérieur symboliquement réunis sous la peau de chèvre garnie de la terrifiante tête de Méduse, qui formait le bouclier divin. Vue d’ici, et maintenant, c’est une mythologie antique et hellénique qu’évoque ce mot. Pas tellement absurde, si on y réfléchit.

Anatole France avait bien raison de dire que nos mots forment une « mythologie blanche ». Pourquoi ne pas lui redonner des couleurs ?

27 novembre 2001

Aiguilleurs

L’actualité sociale, par le chapelet traditionnel des manifestations, revendications, protestations, et bien sûr, des grèves, égrène les noms d’un grand nombre de professions : aujourd’hui, nous avons le choix entre les internes des hôpitaux et les aiguilleurs de la SNCF.

Aiguilleur est un joli mot, visiblement dérivé de aiguille qui, en latin, signifie logiquement « chose pointue », car aiguille correspond à aigu.

Pourtant, les aiguilleurs ne furent jamais affectés aux travaux d’aiguille et les tricoteuses ne furent pas des aiguilleuses. En fait, c’est le mot aiguille qui s’est mis à désigner quantité d’objets techniques, des tiges, des pointes et, au début du XIXe siècle, un rail mobile, terminé en biseau et dont le mouvement latéral permet de passer d’une voie à une autre formant angle avec la première. Ce dispositif astucieux a suscité une fonction humaine, celle d’aiguilleur, mot qui apparaît en 1845 avec le développement des premiers chemins de fer en France. Cette fonction a d’ailleurs énormément évolué : entre le cheminot arc-bouté pour tirer le lourd levier qui commandait les rails mobiles et le régulateur installé devant un tableau commandé par ordinateur, le progrès technique a frappé. Apparemment, le progrès social n’a pas toujours suivi.

Les aiguilleurs aiguillent, et ce verbe s’est mis à signifier « orienter » ou « diriger », ce que font, sans aiguilles et sans rails, ceux qu’on appelle les « aiguilleurs du ciel ».

Sans manquer de respect à ces professions, on observera que leur nom a mobilisé un seul sens du mot aiguille. Cela sans même évoquer d’anciennes petites aiguilles, ces aiguillettes, cordons à bout de métal qui servaient à attacher la jupe ou le haut-dechausses. D’où les expressions courir l’aiguillette, pour « courir les filles », et nouer l’aiguillette, pour « rendre un homme impuissant, par quelque maléfice ». On n’ira pas jusqu’à dire que les aiguilleurs en grève nouent l’aiguillette au trafic ferroviaire, mais on peut y penser.

Les aiguilleurs ont simplement l’intention de revaloriser leur « filière », mais, de fil en aiguille, c’est la filière « voyageurs » qui trinque.

29 novembre 2001

Victime

Devant une situation extrême, insupportable, les mots paraissent soit insuffisants, soit mal orientés. Dans le spectacle tragique du terrorisme — le vocable exprime la terreur, mais n’en dit pas l’origine —, de la guerre — qui peut ressembler à un terrorisme d’État —, des attentats, on peut retenir la violence, c’est trop peu dire, le sang, le carnage, la mort, ou bien insister sur le sort de ceux et celles qui ont subi le pire, les victimes.

C’est un mot qui exprime le sacrifice. La victime, être vivant tué pour satisfaire les dieux, était en principe un animal. Est-ce le soupçon de sacrifices humains ou une simple comparaison qui a fait passer le mot des animaux aux humains ? Toujours est-il qu’on a nommé victimes celles et ceux qui souffrent et meurent par la violence d’autrui et, en particulier, ceux qui furent injustement condamnés et exécutés par le régime de la Terreur révolutionnaire.

Les victimes de violences individuelles, dans les périodes troublées, s’effacent devant le grand nombre des victimes de la guerre, du terrorisme ou des catastrophes « naturelles ». On ajoute souvent que les victimes sont innocentes et que le terrorisme est aveugle. La guerre aussi est aveugle, et ses instruments, bombes, missiles. Si les pires attentats suscitent des ripostes, au nom de la justice, mais aussi pour venger les victimes, cela amorce une spirale de violence et produit de nouvelles victimes, sans ressusciter les morts ni consoler leurs proches.

Victime, qui évoquait déjà une volonté divine cruelle, vient d’acquérir une nouvelle ambiguïté : avec les attentats suicide ou, comme on dit, les bombes vivantes : les victimes, tuées, déchiquetées, incluent désormais les bourreaux, promus sacrificateurs dans une parodie du sacré. Parler de martyr n’explique rien, car ce terme exprime un « témoignage » de foi par sacrifice de sa propre vie.

Ces martyrs-bourreaux que sont les kamikazes se croient les vengeurs d’autres victimes, dont la plupart étaient elles aussi innocentes. Si les notions de guerre et de terrorisme sont en train de se confondre, celle de victime semble stable : les victimes souffrent, saignent, meurent, quel que soit l’instrument du carnage : couteau ou bombe, explosifs militaires ou aériens, bombes humaines. Et le mot va plus loin, dénonçant des armes plus sournoises : l’appauvrissement massif d’une partie du monde, par exemple. On détruit des vies humaines, parfois, et c’est le pire, au nom de Dieu : il est étrange que le mot victime, qui suscite aujourd’hui des sentiments humains, la compassion, l’amour de sympathie — ce mot qui signifie « souffrir avec » porte en lui un message de fureur sacrée.

3 décembre 2001

Gendarme

Avec les manifestations et les revendications collectives, la gendarmerie française vient d’accomplir un geste historique : faire entrer l’armée, à laquelle elle appartient, dans le secteur des questions sociales, entre affrontement et dialogue. Et pour un coup d’essai, comme dans Le Cid de Corneille, ce fut un coup de maître : les gendarmes ont obtenu de leur ministre de réelles satisfactions, ce qui met un autre ministre, celui de l’Intérieur, maître de la police, dans une situation étrange.

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