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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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4 octobre 2001

Croisière

À propos des frappes américaines en Afghanistan, on entend beaucoup parler de missiles de croisière. Ces mots sont d’apparence innocente, puisque missile, comme émissaire, n’est qu’un objet « envoyé » et croisière l’action de croiser. Ce verbe, spécialisé en marine, signifie « aller et venir dans certains parages », en croisant, donc, d’autres navires, par exemple pour les surveiller. Avions et missiles croisent aussi, mais dans le ciel, et les missiles de croisière, qui s’opposent aux missiles balistiques, sont propulsés avec un guidage plus précis. Les oiseaux afghans peuvent dire : « Tiens, j’ai encore croisé un missile ! »

Croiser, croisière, croiseur lance-missiles, voilà bien des dérivés de croix engagés dans ce conflit. Forcément, cela fait penser à croisade, mot fabriqué après les expéditions historiques où les combattants chrétiens se signalaient par une croix sur la poitrine : cela s’appelait se croiser et, pour cette opération, on a parlé au XIIIe siècle de croisière. On se souvient que George Walker Bush avait eu l’idée douteuse de parler de crusade à propos de la riposte étatsunienne aux extraordinaires attentats qu’on sait. Sans doute ignorait-il que les expéditions chrétiennes du Moyen Âge contre l’islam avaient suscité le développement de la doctrine d’al jihad, « l’effort extrême » pour défendre la religion musulmane, notamment par la « guerre sainte ». Cet effet en retour fait penser à l’organisation des combattants musulmans antisoviétiques suscitée par les États-Unis, avec, pour effet imprévu, les talibans. À propos d’effet en retour, heureusement que les missiles sont nommés tomahawk, nom algonquin d’une hache de guerre, et pas boomerang, mot aborigène d’Australie.

Et puisque les mots ont mauvais esprit, à propos de ceux de la croix, on évoquera l’expression la croix et la bannière, qui utilise deux symboles de la procession, pour dire : « la situation est compliquée à plaisir par les formalités et les symboles ». En ce moment, la bannière évoque un drapeau étoilé. Quant à la croix, pour terminer sur une note moins grave, j’ai trouvé dans les Pieds nickelés (les vrais, cuvée Louis Forton, 1909), ce passage où bannière a le sens de « pan de chemise ». Croquignol, qui s’est fait voler ses vêtements après une baignade, se lamente ainsi : « On n’a même plus une liquette à faire flotter sur nos abattis ! C’est la croix sans la bannière ! » Cette croix-là n’est pas très catholique. Sous le comique, on dirait presque une mise en garde.

9 octobre 2001

Psychose

Un mois après les terribles événements de New York et de Washington, le monde est inquiet. Deux types de nouvelles entretiennent cette inquiétude, et chacun cherche ses mots. Quant à l’action militaire américaine contre le régime des talibans, on parle de riposte, de représailles, de justice — ce qui relève d’une rhétorique officielle — mais aussi de frappe et de guerre. Quant aux menaces de nouveaux actes terroristes, elles déclenchent ce qu’on peut nommer appréhension, inquiétude, crainte, peur, angoisse et, collectivement, panique, ou — il me semble que c’est le mot qui monte — psychose.

Mot révélateur, puisque ce type de peur obsessionnelle prend le nom de la maladie mentale par excellence, maladie de l’âme, puisque le latin anima traduisait le grec psukhê, qui nous a légué tout un vocabulaire en psycho-. Le suffixe — ose, d’origine grecque lui aussi, désigne une maladie, un désordre. Après névrose, c’est un Allemand qui inventa ce nom, psychose, pour désigner les troubles mentaux sans base physiologique connue. Peu à peu, ce terme commode envahit la psychiatrie et remplaça le terme peu scientifique qu’est folie. Dans la psychose, à la différence de la névrose, le malade n’a pas conscience de son état pathologique. Dans des circonstances réellement dangereuses, psychose dit que l’appréhension est excessive, exagérée, qu’elle tourne à l’idée fixe. Ce mot est rassurant dans les faits, s’il est inquiétant pour l’état mental d’une communauté.

Dans la situation actuelle, psychose est lié à une crainte précise, celle de ce qui vient d’être nommé bioterrorisme, en utilisant les expressions arme ou guerre biologique, où l’arme est un bacille ou un virus, c’est-à-dire un être vivant, bio-. Dans la rage de « mots-valises » à l’anglaise, on parlera peut-être de biopsychose, voire de biotrouille. Du coup, le bioterrorisme devient un psycho-terrorisme, ce que le terrorisme a toujours été. Psychose, pour « peur collective », suggère la part d’irrationnel et de déraison dans l’appréhension. Au fait, psychose, plutôt qu’une angoisse bien compréhensible, caractériserait mieux la folie des terroristes, assassins des autres et d’eux-mêmes et enragés par un virus nommé fanatisme.

11 octobre 2001

Paix

Coïncidence frappante : l’Académie de Suède décerne le prix Nobel de la paix au moment où la violence des armes est déchaînée sur l’Afghanistan.

Est-ce bien une coïncidence ? Plutôt un rappel de l’Histoire, et un avertissement. L’avertissement, c’est que la plupart de ceux qu’on a célébrés par ce prix, Gorbatchev, Arafat, Yitzhak Rabin, ont échoué. Ce qui montre qu’il est plus facile de faire la guerre que de parvenir à la paix. Les processus de paix, comme on dit, sont plus ardus que ceux de guerre, où triomphent la technique et la politique.

Le mot paix a trop souffert de ses valeurs passives, même bénéfiques. L’état de paix, l’otium des Romains d’où vient oisif, a fini par masquer la force et la vertu du mot pax, à l’origine de paix. Pax, c’était la recherche d’un accord entre belligérants, une négociation, et donc une action : tout sauf la tranquillité béate.

Si l’idée de paix souffre d’anémie, comme en témoignent les dérivés paisible, apaiser, elle ressent un autre danger, qui est la contamination par son contraire, la guerre. Témoin l’expression paix armée, qui ressemble terriblement à guerre froide, ou bien le célèbre adage latin : « si tu veux la paix, prépare la guerre », qui n’a de sens que lorsqu’on donne à paix le sens de « pacte ». Sinon, préparer la guerre a toujours le même effet, à savoir la guerre.

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