En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
La cérémonie des présentations eut lieu. Je me trouvais face à ma sœur, Jasmine, Sabrina et une de ses amies, leurs yeux rivés sur moi et mon angoisse en imaginant – des idées absurdes qui naissent dans des moments comme celui-là – que Sabrina pouvait me sauter au cou d’un instant à l’autre pour essayer de m’embrasser. L’excitation palpable qui se dégageait de ces quatre femmes était proportionnelle à ma gêne, une gêne que j’essayais de masquer par une assurance feinte. Je souriais à Sabrina et me mettais en avant de toutes les façons possibles, parlant de tous les sujets que je maîtrisais plus ou moins, dont la Première Guerre mondiale que je venais d’étudier au collège, ce qui n’était pas pour déplaire à Jasmine, qui commentait mes propos en s’adressant à ma sœur Il est bien ton petit frère, moi je l’aime bien, il est différent.
Ma sœur, prête à tout pour que je me rapproche de son amie, m’avait proposé, tandis que nous prenions l’apéritif, d’aller faire une petite promenade avec Sabrina. Elle m’a adressé un regard complice, comme si c’était un plan que nous avions tous deux mis sur pied, qui se serait déroulé exactement comme il aurait dû se dérouler. J’ai répondu par un regard de la même nature, un sourire du coin des lèvres.
Nous sommes descendus dans le parc municipal et nous avons marché. Ma gorge me faisait mal tant elle était asséchée, serrée. Mon cœur s’emballait, pensant à la déception de ma sœur quand Sabrina lui apprendrait que je n’avais pas été capable d’aller de l’avant, de me conduire en vrai garçon, de la séduire, que j’étais resté là, immobile, inerte, passif comme – une expression de ma sœur que je reprenais sans cesse – une couille dans un marais de goudron.
Avant que je puisse dire quoi que ce soit, Sabrina a pris la parole pour m’inciter à lui exposer les raisons qui m’avaient poussé à vouloir faire sa connaissance. Je n’avais pas voulu, c’était un mensonge de ma sœur. J’ai dissimulé ma stupéfaction quand elle a posé la question, j’ai réussi à dire des platitudes, que je la trouvais belle, qu’elle était mon genre ; un courage motivé par la certitude de savoir que cet échange serait rapporté dans les moindres détails par Sabrina aux autres filles, qui ainsi pourraient me considérer comme un dur. Elle m’a embrassé. Elle devait légèrement se courber pour que nos lèvres puissent se rencontrer. L’étreinte a duré beaucoup trop longtemps, je me sentais étouffer, chanceler. Tandis que nous nous embrassions, l’effort à fournir pour ne pas fuir, ne pas laisser échapper un cri de dégoût, se faisait de plus en plus lourd. Ne pas laisser transparaître mon envie d’en finir au plus vite, car Sabrina aurait pu en faire part à ma sœur.
Nous sommes remontés main dans la main pour officialiser devant les autres invitées notre relation naissante. Ma sœur nous a salués, comblée Ça va les amoureux ? et les autres ont applaudi. J’ai trouvé ce comportement grossier. Des habitudes, des façons de se comporter qui m’avaient façonné et qui pourtant, déjà, me semblaient déplacées – comme les habitudes de ma famille : se promener nu dans la maison, les rots à table, les mains qui n’étaient pas lavées avant le repas. Le fait d’aimer les garçons transformait l’ensemble de mon rapport au monde, me poussait à m’identifier à des valeurs qui n’étaient pas celles de ma famille.
C’était comme si chacun de leurs applaudissements resserrait les chaînes entre Sabrina et moi, à peine cette relation commencée.
Il avait été décidé (par qui, je ne le sais plus très bien) que nous devions nous voir tous les week-ends chez ma sœur, qui nous emmenait en discothèque le samedi soir. Là-bas, je tenais toujours à me déplacer le bras autour de la taille de Sabrina, ma nouvelle conquête. Je désirais montrer aux autres, et à moi-même, car je me contemplais et j’étais de loin le spectateur le plus assidu de ma performance, non seulement mon amour des femmes mais aussi ma capacité à séduire des filles bien plus âgées que moi.
Jasmine emmenait Sabrina chez ma sœur avant le départ pour la discothèque. Elles vivaient dans un village voisin. Jasmine, en arrivant, commençait toujours par me couvrir de compliments. Elle affirmait que j’étais spécial, intelligent, que j’allais pousser sa fille à faire des études et à gagner beaucoup d’argent. Sabrina voulait devenir sage-femme. Elle se distinguait des autres filles du village, qui voulaient la plupart du temps devenir coiffeuses, secrétaires médicales, vendeuses, institutrices pour les plus ambitieuses ou mères au foyer.
L’envie qu’avait Sabrina de faire des études de médecine provoquait à la fois l’hilarité et le mépris.
La Sabrina qui se la raconte, qui joue la madame à vouloir être mieux que les autres. Avec le temps elle a progressivement revu à la baisse ses ambitions, comme ma sœur, souhaitant devenir chirurgienne, médecin généraliste, infirmière, aide-soignante et enfin aide à domicile (donner les médicaments et laver le cul des vieux, le métier de ma mère).
Le dégoût
Au retour des sorties en discothèque je dormais chez mes parents tandis que Sabrina passait la nuit chez ma sœur. Nous nous donnions rendez-vous le lendemain matin pour aller nous promener dans les rues du village et retrouver mes copains à l’arrêt de bus, qui buvaient avant d’aller voir le match de football dominical.
Ma sœur m’avait fait la proposition, après une de ces sorties en discothèque, de dormir chez elle. Jasmine viendrait chercher Sabrina le soir même à cause d’un départ en vacances, Sabrina ne pourrait pas dormir avec elle, et ma sœur ne voulait pas rester seule, elle détestait ça et disait qu’elle avait peur. J’ai accepté sa proposition évidemment. J’aimais dormir ailleurs que chez mes parents : la maison me faisait honte à cause de sa façade délabrée, de ma chambre humide et froide que je détestais, dans laquelle l’eau s’infiltrait les jours de pluie.
Une tempête très violente avait un jour arraché le volet qui, en se décrochant, avait fait exploser la vitre. Mon père, après que je lui avais dit (longtemps après ; je lui avais répété pendant des semaines, quotidiennement, que le carreau était brisé), avait mis un morceau de carton pour couvrir le trou laissé par la vitre cassée. Il avait tenu à me rassurer T’en fais pas, c’est juste le temps que j’en rachète une autre de fenêtre, c’est en attendant, ça va pas rester comme ça tout le temps. Il ne la changea jamais.
Le morceau de carton se trouvait imbibé d’eau assez vite. Il fallait le remplacer fréquemment. Mais en dépit de mes efforts, même en y prenant garde, en remplaçant le carton, l’eau s’infiltrait dans ma chambre. L’humidité gagnait les murs, le sol de béton, les lits en bois.
Je dormais dans un lit superposé à celui de ma sœur, tenant à dormir dans le lit du haut de façon à pouvoir tous les jours emprunter la petite échelle. Le lit grinçait quand je montais mais les grincements étaient normaux, je ne m’inquiétais pas, nous savions que c’était l’humidité.
Un soir que je montais, comme chaque soir – sans que rien annonce ce qui allait se passer, le lit ne grinçait pas plus que les autres jours –, j’ai senti, tandis que je m’allongeais, le lit se dérober sous mon poids. L’eau avait lentement rongé les lattes du lit qui, fragilisées, s’étaient rompues. J’ai atterri un mètre plus bas, sur ma sœur. Les lattes brisées l’avaient blessée. À compter de ce jour mon lit, en dépit des rafistolages de mon père, tombait fréquemment sur celui de ma sœur.
J’étais donc heureux qu’elle m’invite à dormir chez elle, dans son petit appartement tout juste rénové.
Nous sommes allés en discothèque, comme les week-ends précédents.