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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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À cette période, l’idée d’être en réalité une fille dans un corps de garçon, comme on me l’avait toujours dit, me semblait de plus en plus réelle. J’étais progressivement devenu un inverti. La confusion régnait en moi. Retrouver les garçons chaque jour dans le hangar pour les déshabiller, les pénétrer ou me laisser pénétrer me poussait à me dire qu’il y avait une erreur – je savais que ces erreurs existaient. J’entendais partout et depuis toujours que les filles aimaient les garçons. Si je les aimais, je ne pouvais qu’être une fille. Je rêvais de voir mon corps changer, de constater un jour, par surprise, la disparition de mon sexe. Je l’imaginais se faner dans la nuit pour laisser place à un sexe de fille au matin. Plus une étoile filante sans que je ne fasse le vœu de ne plus être un garçon. Plus une page de mon journal dans lequel je ne faisais référence à ma volonté secrète de devenir une fille – et la peur, toujours présente elle aussi, que ma mère découvre ce journal.

Un jour, tout s’est arrêté.

C’était ma mère. Elle ne savait pas qu’elle allait indirectement contribuer à la multiplication des insultes au collège, aux coups. J’étais dans le hangar avec les trois autres. Stéphane était allongé sur mon corps marqué du sceau de la féminité par la bague que je portais à l’index. Bruno pénétrait Fabien. Ma mère est arrivée. Nous ne l’avions pas vue, elle venait un récipient de verre à la main, rempli de graines pour nourrir les poules. Quand je l’ai trouvée, là, devant nous – trop tard pour apercevoir la rupture, cette seconde où elle avait dû passer de l’état de la femme qui nourrit ses poules, geste mécanique et quotidien, à celui de la mère qui voit son fils d’à peine dix ans se faire sodomiser par son propre cousin, elle qui partageait les opinions de mon père sur l’homosexualité, même si elle en parlait moins souvent –, quand je l’ai vue elle était déjà figée, il lui était impossible de produire le moindre son ou de faire le moindre geste. Elle me fixait comme on peut l’imaginer dans ce type de situation, finalement banale, la situation de la personne qui découvre, sans s’y attendre, une scène si impensable qu’elle s’en trouve incapable de réagir, la bouche à demi ouverte et les yeux qui sortent de leur orbite.

Ni elle ni moi n’avons pu faire quoi que ce soit pendant quelques secondes. Puis elle a lâché le plat de verre, qui s’est brisé au contact des bûches entassées. Elle ne l’a pas regardé, n’a pas baissé les yeux vers le récipient brisé comme on le fait lorsqu’on casse quelque chose. Elle ne détachait pas son regard du mien, ce regard dont je ne sais plus ce qu’il exprimait. Peut-être l’écœurement ou la détresse, je ne sais plus. J’étais trop aveuglé par ma honte et par l’idée qui m’est venue spontanément, qu’elle pourrait tout dire aux autres, à mon père, à ses copains, aux femmes du village que j’entendais déjà On l’avait toujours dit qu’il était un peu bizarre le petit Bellegueule, qu’il était pas comme les autres, les gestes qu’y faisait quand il parlait et tout ça, on savait bien qu’il en avait du pédé.

Ma mère est partie sans dire un mot. J’ai vite remis mes vêtements. Je voulais rentrer chez moi rapidement, un geste désespéré pour la convaincre de ne rien dire aux autres. La supplier s’il le fallait.

Il était trop tard.

Quand j’ai ouvert la porte ma mère était là. Elle avait la même expression figée sur le visage que cinq minutes auparavant, comme s’il était paralysé pour le reste de son existence, que le choc l’avait défigurée à jamais. Mon père était à côté d’elle, une expression semblable modelant ses traits. Il savait tout. Il s’est doucement approché de moi, et puis la gifle, puissante, son autre main qui saisit mon tee-shirt si fort qu’il se déchire, la deuxième gifle, la troisième, une autre et une autre, toujours sans une parole. Soudain Tu fais plus jamais ça. Tu ne recommences plus jamais ou ça ira mal.

Après le hangar

Pendant plusieurs semaines je n’ai plus entendu parler de l’histoire du hangar. J’espérais sa disparition. Pourtant son omniprésence m’écrasait : chaque regard que m’adressaient mes parents constituait une mise en garde, chacune de leurs intonations, chacun de leurs gestes me signifiait qu’il fallait garder le silence. L’injonction à se taire. Ne plus évoquer cette histoire, jamais ; en reparler aurait été une manière de la reproduire.

Quand elle a fait de nouveau irruption elle ne m’avait donc pas quitté. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle resurgisse. Je pensais que la honte que nous partagions, moi, mes parents et mes copains, était trop puissante, qu’elle empêcherait qui que ce soit d’en parler et qu’elle me protégeait. Je me trompais.

Les deux garçons m’ont rejoint dans le couloir. Ils ne le faisaient pas tout à fait chaque matin. Certains jours ils ne venaient pas : ils étaient fréquemment absents, comme moi et tous les autres, tout prétexte était bon pour ne pas aller à l’école. D’autres fois encore, il m’arrivait, terrifié et surtout las de ce jeu interminable, comme si tout ça n’avait toujours été qu’un jeu, de ne plus vouloir y adhérer. Ne pas aller dans le couloir, ne plus les y attendre, ne plus aller recevoir les coups, de la même manière que ces gens qui un jour abandonnent tout, famille, amis, travail, qui font le choix de ne plus croire au sens de la vie qu’ils mènent. Ne plus croire à une existence qui ne repose que sur la croyance en cette existence. Je me rendais alors à la bibliothèque, avec, malgré tout, la crainte de les voir surgir et l’inquiétude des représailles du lendemain.

Ils semblaient particulièrement nerveux. J’avais appris à lire sur les lignes de leurs visages. Je les connaissais mieux que quiconque après les avoir retrouvés chaque jour dans ce même couloir pendant deux ans. Je pouvais identifier les jours où ils étaient fatigués, ceux où ils l’étaient moins. Je jure que certaines fois, quand l’un d’eux paraissait peiné, je ressentais une certaine compassion pour lui, je m’inquiétais. Je me posais des questions toute la journée pour essayer de deviner les causes de cet état. Quand ils me crachaient au visage, j’aurais été en mesure de dire ce qu’ils avaient mangé. Je les connaissais bien désormais.

Ils souriaient et voulaient savoir si c’était vrai, cette nouvelle rumeur qui circulait. Cette chose dont tout le monde parlait, devenue le sujet de conversation le plus présent parmi les enfants du collège. Ils voulaient savoir – et ils semblaient à peine le croire, tant cette information était inespérée pour eux, tant ils avaient toujours souhaité quelque chose de la sorte – si, oui, mon cousin, mon propre cousin, m’avait fait ce qu’il prétendait. C’est ton cousin qui t’a balancé, qui l’a dit à tout le monde. Il avait raconté qu’un après-midi, dans le hangar, alors qu’il s’était isolé pour uriner, je l’avais rejoint et j’avais effleuré son sexe du bout des doigts. Dans son récit que les deux garçons me rapportaient, j’avais baissé mon pantalon, à mon tour, pour me frotter contre lui, avant de me mettre sur les genoux pour prendre son sexe dans ma bouche. Il avait raconté qu’il m’avait finalement enculé, que j’avais aimé et crié comme une meuf et que j’avais ramené une bague pour faire la fille.

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