En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Mon petit frère est arrivé. Il était petit : cinq ans, probablement moins. Il m’a interrogé sur ce que je faisais et je lui ai répondu que je partais pour toujours en espérant qu’il irait, comme cela était son habitude, le rapporter à mes parents. Il n’a pas bougé, il est resté sur place, immobile. J’ai essayé à nouveau, je l’ai répété, en changeant l’intonation dans ma voix, pour tenter de lui faire comprendre que ce que je faisais était interdit. Je pars, je m’en vais pour toujours. Il ne comprenait pas. Une autre tentative. L’absence de réaction à nouveau. J’ai fini par lui faire une proposition que je savais décisive. Je lui proposai une récompense, des friandises (je disais des chucs), en échange de la délation. Il a quitté la chambre. J’entendais ses pas qui s’éloignaient et déjà l’appel Papa, papa. Je suis parti en courant, claquant violemment la porte afin que mon père entende et comprenne que mon petit frère disait vrai.
Je courais à travers les rues du village, mon sac à dos avec moi – toujours à une allure raisonnable pour que mon père puisse me suivre, sentant sa présence derrière moi à quelques dizaines de mètres. Il avait crié mon nom avant de se taire, ne pas faire de scandale qui aurait pu, le lendemain, nourrir les discussions des femmes devant l’école, faire jaser. Je me suis réfugié derrière un buisson ; mon père est passé devant moi, sans me voir. Il ne m’a pas vu. J’étais terrifié tout à coup qu’il puisse perdre ma trace, me laisser là. Devrais-je passer la nuit dehors ? Dans le froid ? Et qu’allais-je manger ? Que deviendrais-je ? J’ai toussé très fort pour qu’il m’entende.
Il s’est retourné et m’a vu. Il m’a attrapé par les cheveux T’es vraiment un petit merdeux, espèce d’abruti, pourquoi tu fais ça, connard. Il me secouait si violemment par les manches de mon tee-shirt qu’il s’est déchiré.
Plus tard, ma mère racontera cette histoire en riant Oh putain ce jour-là t’as pas bronché, ton père il t’a foutu une sacrée branlée.
Il m’a reconduit à la maison en me tenant par le bras, le serrant avec force. Il m’a envoyé dans ma chambre, où j’ai pleuré et où je pleurais encore lorsqu’il y est entré quelques heures après. Il s’est assis sur le lit du bas. Il sentait l’alcool (ma mère le lendemain : Et avec ta fugue, ça lui a monté à la tête plus vite que d’habitude, ça l’a tracassé ton père). Il a pleuré à son tour Faut pas faire ça, tu sais nous on t’aime, faut pas essayer de se sauver.
La porte étroite
Il fallait fuir.
J’étais désormais en classe de troisième et il était temps de faire le choix de mon orientation. Je refusais catégoriquement d’aller à Abbeville dans le lycée du secteur auquel j’étais promis. Je voulais partir loin de mes parents et ne pas retrouver les deux garçons. Arriver en territoire inconnu, me disant – je l’espérais en raison des progrès que j’avais faits – que je ne serais plus considéré comme une pédale. Tout reprendre depuis le début, recommencer, renaître. L’art dramatique que je pratiquais au club du collège m’avait ouvert une porte inespérée. J’avais investi beaucoup d’efforts dans le théâtre. D’abord parce que mon père en était agacé et que je commençais, à cet âge, à définir toutes mes pratiques par rapport (et surtout contre) lui. Ensuite parce que, ayant un certain talent pour jouer la comédie, il constituait pour moi un espace de reconnaissance. Tout était bon pour me faire aimer Ah le fils Bellegueule on se fend la gueule quand il fait du théâtre au spectacle de fin d’année. La fierté de ma grande sœur T’es peut-être le futur Brad Pitt.
Je me rappelle qu’un soir nous jouions dans la salle des fêtes près du collège, à la fin de l’année scolaire, une petite pièce que j’avais écrite pour l’occasion. Une sorte de cabaret où des personnages défilaient sur scène pour se présenter, raconter leur histoire, chanter des chansons. J’incarnais le rôle de Gérard, un alcoolique quitté par sa femme et à moitié SDF, qui chantait
Germaine, Germaine
Une valse ou un tango
c’est du pareil au même
pour te dire que je t’aime
et que j’aime la Kanterbrau oh oh oh
Je me rappelle que ce soir-là les deux garçons étaient dans la salle. Ils étaient pourtant au lycée maintenant. Ils venaient probablement voir des enfants de leurs familles, ou étaient là juste par curiosité.
Je me rappelle de la peur que j’ai ressentie en les voyant, imaginant qu’ils allaient m’attendre à la sortie. La salle des fêtes était de petite taille et je pouvais parfaitement voir leurs visages se dessiner dans la pénombre. J’ai fait mon numéro, tétanisé en pensant qu’ils pourraient hurler pédé pendant un silence, entre deux de mes répliques, devant ma mère et tous les autres. Je suis allé jusqu’au bout. Quand j’ai terminé ils se sont levés tous les deux, déchaînés, s’époumonant Bravo Eddy, bravo !
Ils ont entonné mon prénom Eddy, Eddy jusqu’à être suivis par tous les villageois présents, environ trois cents personnes qui soudainement scandaient mon nom, tapaient des mains en cadence et me lançaient des regards ravis. Il fut difficile de rétablir le calme. Au moment des saluts, alors que je revenais avec tous les membres de la troupe de théâtre, ils ont encore crié mon prénom. Je ne les ai pas vus ensuite, à l’issue de la soirée. Je crois que c’est la dernière fois de ma vie que je les ai aperçus.
La proviseure du collège était venue me voir à la sortie d’un cours pour me parler du lycée Madeleine-Michelis, à Amiens, la plus grande ville du département, où je n’étais quasiment jamais allé, par crainte. Mon père m’avait toujours dit et répété qu’il y avait beaucoup de personnes de couleur, des personnes dangereuses À Amiens y a que des Noirs et des bougnoules, des crouilles t’y vas tu crois que t’es en Afrique. Faut pas aller là-bas, c’est sûr que tu te fais dépouiller. Il m’avait depuis toujours répété ces phrases, et si je lui rétorquais qu’il n’était qu’un raciste – tout faire pour le contredire, être différent de lui – son discours parvenait à semer le trouble en moi.
Le lycée Madeleine-Michelis proposait une filière d’art dramatique au baccalauréat. Il fallait passer un concours pour y accéder, puis présenter un dossier et une audition. Quand la proviseure, Mme Coquet, m’a fait la proposition de tenter d’intégrer cet établissement, je n’avais jamais envisagé de passer le baccalauréat, encore moins en filière générale. Personne ne le passait dans la famille, presque personne dans le village si ce n’est les enfants d’instituteurs, du maire ou de la gérante de l’épicerie. J’en ai parlé à ma mère : elle savait à peine de quoi il s’agissait (Maintenant il va passer le bac l’intello de la famille).
Je travaillais avec la fille de la proviseure, une jeune comédienne, pour préparer la scène que j’allais présenter lors de l’audition. Sa mère m’avait permis de ne pas aller en classe et de disposer librement d’une salle. Je travaillais jusqu’à l’épuisement. Ne pas laisser échapper cette chance de partir. Le lycée disposait d’un internat, façon de m’éloigner plus encore du village.
Ma mère m’avait averti Tu iras à ton lycée de théâtre que si l’internat est pris en charge parce qu’on peut pas payer, sinon tu iras à Abbeville, un lycée c’est un lycée. Et mon père Je vois pas pourquoi que tu veux pas aller à Abbeville comme tout le monde, faut toujours que tu te la joues autrement que les autres.